12. Sous les comtes Régnier

 ou Les Régnier “pour exister” (de 870 à 1050)

Charlemagne (781-814) avait mis en place un système unitaire très centralisé qu’avait conservé son fils, Louis “le Pieux” (814-840). Les luttes fratricides pendant les décennies suivantes, la lente perte d’autorité de leurs successeurs, tant en France qu’en Germanie, et enfin les raids saccageurs des Vikings mirent à mal le bel empire bien organisé qu’ils avaient laissé.

Dès la fin du IXème siècle, les ducs et les comtes s’emparèrent de larges territoires, des richesses foncières et de tous les pans du pouvoir (administration, justice, fiscalité). Alors que les comtes, à l’époque carolingienne, n’étaient que des fonctionnaires nommés et révocables, les “nouveaux comtes” s’assuraient définitivement tous les pouvoirs, pour eux et pour leur famille, pouvoirs et biens qu’ils se transmettaient par héritage.

S’ensuivit une période politique très instable où vont s’opposer rois, empereurs, ducs et comtes, leur but étant de se constituer un territoire le plus large possible et de s’assurer le plus d’autonomie possible. La charge de missis dominici fut abolie. Plus de contrôle royal. De nombreux petits pagus vont disparaître au profit d’autres qui vont s’étendre selon la loi du plus fort.

Les faits politiques

Le petit comté de Hainaut a pu profiter de cette période “charnière” pour accéder à ce rang, grâce à une famille, celle des Régnier, qui va s’y perpétuer pendant un siècle et demi et s’y assurer un socle solide. Ce sont ces Régnier qui ont fait exister le Hainaut. 

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Régnier Ier (880-915) – Les invasions vikings

Le premier d’entre eux, Régnier Ier “au Long Col”, avait été nommé à la tête de plusieurs comtés, dont celui de Hainaut vers 880, par le roi Louis III “le Jeune” de Germanie. Cette charge relevait du statut de fonctionnaire. Le Hainaut d’alors était très modeste: au nord le moyen Escaut (jusqu’à Condé) et la Haine (avec quelques dépassements mal décrits), Estinnes, Binche et Lobbes à l’est, pas de limite nette au sud.

A partir du milieu du IXème siècle, des hordes de Scandinaves (Danois et Norvégiens) arrivèrent par la mer sur leurs drakkars. Ils pénétrèrent par les fleuves (Rhin, Meuse, Escaut, Somme, Seine, Loire). Ce qui les intéressait en premier lieu, c’était la rapine. Ils s’attaquaient aux riches résidences et aux abbayes, saccageant au passage les petites fermes, créant la désolation dans les villes et les campagnes de France et de Lotharingie. Par la suite, ils cherchèrent à s’implanter, amenant avec eux leurs familles.

Chez nous, on les vit apparaître vers 880, ayant remonté l’Escaut, pillant les villes de Gand, de Tournai et de Cambrai, et toutes les abbayes avoisinantes. Ils s’installèrent à Condé, d’où ils organisaient leurs raids dans toute la région. D’autres allèrent s’installer près de Louvain. On est assez mal documenté quant à l’ampleur des dégâts qu’ils provoquèrent. Il est possible que certaines chroniques de l’époque aient exagéré les faits.

Les rois de France et de Germanie ne s’avérèrent pas les meilleurs défenseurs face à eux. Ils donnèrent le pouvoir à leurs comtes, leur abandonnant du même coup une certaine autonomie. Et ceux-ci en profitèrent dans la mesure de leur puissance. Celui de Flandre, vassal du roi de France, Baudouin « Bras-de-Fer », repoussa assez rapidement les envahisseurs. Il en profita pour agrandir son petit pagus situé autour de Bruges et pour accaparer ceux de ses voisins. Lui et son fils se taillèrent un grand comté qui allait de la mer à l’Escaut, poussant au sud jusqu’à Boulogne.

Son homologue du Pagus Hainoensis, appelons-le désormais comté de Hainaut, était Régnier « au Long Col », vassal du roi de Germanie. Il était lorrain, de famille franque et noble, et il avait à administrer plusieurs comtés (sur la Meuse et en Hesbaye), outre celui de Hainaut. Depuis son camp, installé sur la petite colline de Castrilocus Mons (Mons), ce Régnier eut beaucoup de mal à repousser les Vikings (il fut même fait prisonnier et libéré contre rançon), mais il y parvint finalement en 891. Cette date marque aussi l’expulsion définitive des Vikings du « territoire belge », après la terrible bataille de Louvain.

Après la prospérité carolingienne, l’économie, la production agricole et artisanale, ainsi que les échanges commerciaux avaient énormément souffert durant cette décennie.

De son côté, Régnier Ier, au passage, s’était rendu propriétaire de nombreuses terres impériales, de terres d’abbayes désertées par les moines, ainsi que d’autres terres abandonnées pendant ces invasions vikings. Il connut de nombreux démêlés avec ses supérieurs, le roi de Lotharingie et l’empereur. Il perdit même un temps sa charge de comte de Hainaut au profit d’un certain Sigard (898-920). Lui et d’autres comtes lotharingiens décidèrent alors de faire passer la Lotharingie dans le royaume de France de Charles III “le Simple”. Ce dernier le nomma “marquis de Lotharingie”. Régnier Ier mourut en 915, couvert d’honneurs.

Parmi les abbayes qui ont particulièrement souffert et ont été abandonnées à cette époque, figurent celles de Crespin, de Maubeuge, de Montroeul-sur-Haine et de Saint-Ghislain. Pour Mons, on est moins documenté. Lobbes semble avoir perdu une grande partie de ses territoires à l’ouest. La petite ville naissante de Valenciennes fut saccagée.

Dans le petit comté voisin de Brabant (ou Burbant, entre la Haine et l’Escaut), la situation est plus floue. Les comtes y sont moins connus, hormis un certain Gérard de Roussillon, qui exerçait bien d’autres charges loin de chez nous (comte de Paris, de Vienne, de Lyon, de Roussillon). Il n’était sans doute pas très présent sur ses terres du nord (il détenait aussi le petit comté d’Ostrevent, autour de Denain et de Bouchain, sur l’autre rive de l’Escaut). Raison pour laquelle Condé tomba rapidement aux mains des Vikings.

Une telle puissance de ces comtes ne pouvait s’entendre qu’avec l’appui de compagnons d’armes, sans doute des seigneurs domaniaux au tempérament guerrier, fidèle et ambitieux. Il fallait les récompenser, notamment par des dons de domaines (fiefs), des titres de chevalerie et des charges dans le comté. Une sorte de nouveau clientélisme à l’échelon régional apparaissait. Un nouveau type de pouvoir était né : la féodalité.

Régnier II (925-940)

Régnier II finit par récupérer la charge comtale qui avait été perdue un temps par son père. Plus que ce dernier, il se chargea d’imposer réellement son autorité sur les territoires dont il avait hérité (en Hainaut et en Hesbaye). A l’occasion de conflits féodaux, il va asseoir son pouvoir depuis Valenciennes et Bavay jusqu’à Estinne.

Après avoir transféré le centre administratif comtal de Famars à Mons, il semble qu’il ait fait construire une résidence fortifiée sur la colline montoise, à proximité de l’abbaye Sainte-Waudru. De celle-ci, il parvint aussi à se faire nommer “abbé laïc”, ce qui lui donnait droit à une partie des bénéfices tirés de l’administration des grands domaines abbatiaux. Il fit de même avec l’abbaye Sainte-Aldegonde de Maubeuge.

Son frère aîné Gislebert fut nommé duc de Lotharingie. Il tenta de mettre la main sur les abbayes dévastées. Il remit sur pied l’abbaye de Saint-Ghislain.

Régnier III (940-958)

Le suivant, Régnier III, se révolta régulièrement contre son suzerain, d’autant plus que celui-ci n’était plus un « faible » carolingien. Un souverain saxon, ambitieux et très autoritaire était devenu roi de Germanie après l’extinction de la lignée carolingienne: Otton Ier (936-973). Ce dernier, à l’image de Charlemagne, voulait consolider son espace territorial dans les différents comtés et duchés germaniques, mais aussi en Italie et en Lotharingie. Il s’était fait sacrer empereur par le pape et avait institué « le saint empire romain germanique ».

Les rois de France, alors, n’étaient pas très puissants, mais avec leur vassal flamand, ils cherchaient régulièrement à venir s’implanter en Lotharingie. Otton Ier tentait de déjouer leurs ambitions.

C’est ainsi qu’en 953 et en 969, l’empereur établit des marches aux frontières. C’étaient des comtés dotés d’une capacité militaire défensive, dirigés par des comtes-marquis. Otton Ier transforma les comtés de Chièvres et d’Alost (en Brabant occidental) en une marche établie à Ename, face à Audenarde. Il fit de même à Gand et à Anvers. Mais ce qui provoqua l’ire de Régnier III, ce fut le fait qu’Otton détacha toute la partie du Hainaut autour de Valenciennes et qu’il en fit aussi une marche, réduisant le Hainaut à un petit comté autour de Mons. Ces marches, l’empereur les attribua à des fidèles à lui, notamment de la Maison d’Ardennes (« ennemie » des Régnier).

Grosse révolte de Régnier III et de son frère Rodolphe. Ils furent battus et envoyés en exil en Bohême où ils moururent. Le comté de Mons passa aussi à un « Ardennais », Godefroid de Juliers. Toutes les possessions des Régnier furent confisquées par l’empereur, notamment les grands domaines autour d’Estinnes et de Mons-Ciply. 

Godefroid de Juliers, puis Richer, puis Renaud, puis Godefroid de Verdun “le Captif” (958-998)

Ce sont les comtes successifs que l’empereur nomma à la tête du comté de Mons/Hainaut durant une quarantaine d’années.

Les fils de Régnier III, Régnier et Lambert, voulurent venger leur père et surtout récupérer leurs biens et leurs titres. Ils s’engagèrent alors dans un conflit contre les comtes de Mons et de Valenciennes, l’emportant ici (à Péronnes-lez-Binche, puis devant Mons), mais perdant là (au château de Boussu qu’ils avaient investi et d’où ils ravageaient la région).

Régnier IV (998-1013)

Finalement, et toujours avec l’aide des “ennemis” Français, et notamment d’Hugues Capet qui venait d’accéder à la royauté en France, ils parvinrent à obtenir la restitution de leurs terres dans un premier temps, et de leurs titres par la suite. Régnier IV, qui avait épousé la fille d’Hugues Capet, devenait comte de Hainaut et son frère Lambert, comte de Louvain (berceau du futur duché de Brabant). Tous ces conflits permirent à Régnier IV d’agrandir son petit comté: Beaumont et Chimay (aux dépens du comté de Namur), Chièvres, Soignies, Braine-le-Comte et Hal (aux dépens du comté de Brabant). Par son mariage, il obtint même des terres dans le comté de Paris, qu’il échangea ensuite contre Couvin. A Mons, il fortifia la colline autour du château et de l’abbaye, qu’il contrôlait.

Régnier n’était pas un tendre. Ses guerres lui ayant coûté beaucoup, il greva d’impôts les sujets de ses propres domaines autour de Mons, au point que les paysans de Jemappes, de Cuesmes, de Flénu et de Ghlin se révoltèrent contre lui. De plus, à cette époque, des épidémies de peste et des famines ravageaient le comté.

A sa mort en 1013, le petit Hainaut avait grandi et surtout avait gagné en autonomie.

Ombre au tableau, en 1006, la marche de Valenciennes, toujours dirigée par un comte-marquis impérial, avait été envahie et conquise par le comte de Flandre, Baudouin IV.

Régnier V (1013-1039)

Le comte suivant s’appelait aussi Régnier, le cinquième consécutif. Plus calme, plus pieux, mais sans doute aussi plus diplomate, il épousa la fille unique d’Herman de Verdun, marquis d’Ename. La dot était fort intéressante : une partie de la marche, constituée de l’ancien comté de Chièvres (Burbant), soit toute la région située entre la Haine, l’Escaut et la Maerke. Elle fut englobée dans le comté de Hainaut à la mort de son beau-père. Par la suite, il récupéra encore certains territoires du comté de Valenciennes.

Ce Régnier fut souvent en conflit avec les abbayes qu’il contrôlait (Mons, Hautmont, Soignies). Pour le reste, il continua à renforcer son autorité sur tout son comté où des barons locaux étaient très remuants, surtout ceux du Burbant récemment acquis. Il devait faire face à son rival flamand, toujours maître de Valenciennes, et qui n’hésitait pas à faire des incursions sur la rive droite de l’Escaut. Ename fut ravagée à plusieurs reprises.

Herman (1039-1050)

Le dernier comte de la dynastie des Régnier s’appelait Herman. Il épousa une Alsacienne, Richilde d’Eguisheim, qui jouera par la suite un rôle important dans le comté.

Herman connut les mêmes conflits que ses prédécesseurs. Notamment avec l’ambitieux Baudouin IV de Flandre. Après de nombreux combats, l’empereur parvint à lui faire accepter une paix. Le Flamand obtint Renaix, Ename, Alost et Anvers, soit des “terres impériales” à l’est de l’Escaut. Mais il dut rendre Valenciennes aux Hennuyers. Tout l’ancien comté de Chièvres (Burbant) était acquis définitivement.

A la mort d’Herman, en 1050, le comté de Hainaut avait atteint à peu près les limites territoriales qui restèrent les siennes jusqu’aux guerres de Louis XIV. En même temps, il était devenu une principauté comtale à part entière, comme la Flandre, le Brabant, la Champagne, l’Artois, … Les comtes s’étaient émancipés de la tutelle impériale et lotharingienne. En échange d’un hommage de vassalité envers l’empereur, ils détenaient tous les pouvoirs chez eux. Ils avaient surmonté tous les conflits sanglants des « siècles sombres » postcarolingiens. Le Hainaut existait!

Il fallait désormais asseoir ce pouvoir, administrer ce territoire avec les seigneurs locaux et, par la suite, montrer qu’il fallait compter avec eux dans la politique internationale. Telle fut la tâche aux siècles suivants.

La féodalité

Basé sur la fidélité, ce système politique s’est mis en place au Xème et au XIème siècle. La faiblesse, l’absence ou le rejet d’un pouvoir central (royal ou impérial) ont cédé tous les pouvoirs aux comtes (pouvoir militaire, police, justice, fiscalité). Ceux-ci eurent à les gérer avec leurs “fidèles”, leurs inféodés ou leurs vassaux.

Parmi eux, il y avait d’abord ceux qui détenaient déjà de gros territoires, les abbayes, et les seigneurs de domaines (alleutiers) capables d’apporter une aide militaire (ost). Ces derniers, “les barons”, en échange de ce service armé, obtenaient du comte des charges ou de nouveaux territoires (fiefs liges) pour lesquels ils devaient, eux et leurs héritiers, lui rendre hommage. Sur leurs terres, ces seigneurs avaient tous les pouvoirs (infra) et bénéficiaient de nombreux revenus. Ils avaient droit aussi à la protection du comte.

Ces barons pouvaient assister le comte lors d’assemblées (plaids) et dans des cours de justice. Les plus influents devinrent des “pairs”. On sait peu de choses, semble-t-il, sur les personnages qui évoluaient aux côtés des comtes et qui prirent part à tous ces conflits du Xème et du XIème siècle.

Le système féodal se prolongea, avec quelques changements, jusqu’à l’arrivée des Révolutionnaires Français en 1792 et 1794.

Les villes

A celles qui existaient lors de la période précédente (Cambrai, Tournai, Valenciennes), vint s’ajouter modestement Mons, encore qu’il faille plutôt parler ici d’une petite bourgade d’artisans et de domestiques des abbayes et du château comtal, située sur la colline ou sur sa pente sud (vers l’actuelle Grand-Place).  

Les domaines seigneuriaux ruraux

Les raids vikings furent un véritable traumatisme qui engendra des bouleversements, d’ordre politique (on l’a vu dans le paragraphe précédent) et social.

Economie rurale

Elle ne change pas depuis la période néolithique. La campagne hennuyère vit de l’agriculture et de l’élevage. Beaucoup de paysans vivent en autarcie, leur production se partageant entre leur consommation personnelle et les redevances au maître du domaine. Ceux qui peuvent dégager des surplus et qui sont proches des agglomérations, encore rares, peuvent aller les vendre. Leur subsistance est faite de céréales (pains, bouillies), de quelques légumes cultivés et de fruits. Ils mangent peu de viande. Les plus aisés élèvent quelques animaux (volaille, porc, boeuf, mouton) dont ils consomment les produits (laitages, œufs). Mais, le plus souvent, ils vendent la viande et les peaux aux plus riches.

Société

On a vu dans le chapitre précédent qu’au VIIIème, et surtout au IXème siècle, un phénomène de concentration des domaines agricoles avait engendré de plus grands domaines (les villas carolingiennes). Le maître (ou seigneur) en exploitait une partie (réserve) grâce à ses serfs. Il en lotissait le reste qui était réparti par manses entre des paysans “libres” (mais dépendants du maître) et des serfs dits “chasés”.

Ce qui changea, après les raids vikings, donc au Xème siècle (et peut-être encore au XIème), c’est la formation des villages et le renforcement des pouvoirs seigneuriaux dans le cadre de la féodalité.

Naissance des villages

Au siècle précédent, de nouvelles techniques agricoles étaient apparues, comme l’assolement triennal. Celui-ci nécessitait une organisation du travail. Le traumatisme vécu par la population lors des raids vikings engendra un désir de protection et de défense. Il faut peut-être y ajouter un « nouvel » esprit communautaire d’entraide mutuelle.

Les paysans, à l’intérieur d’un domaine, décidèrent de rapprocher leurs habitats. Ils formèrent des hameaux, composés de petites fermes. Selon l’étendue du domaine, ils étaient plus ou moins peuplés (5 à 20 familles). Par endroits, on pouvait parler de villages, terme qui dérive de villa.

Chaque habitat était isolé sur son petit terrain, comportant, comme aux époques précédentes, une maison, des annexes (fenil, silos, grange, étable, atelier) et une basse-cour. Le tout était toujours construit en bois, torchis et chaume.

Les champs et les pâturages se situaient autour du noyau habité. On trouvait à proximité un petit cours d’eau et, souvent, un bois. En lisant le chapitre 2 (géographie), on se rend compte qu’il y a des ruisseaux ou des sources dans quasi tous les villages de la vallée de la Haine. Quant à la forêt, elle était présente partout sur les versants et les plateaux.

Les paysans s’organisaient entre eux pour les travaux des champs et pour la production d’outils et de poteries.

Ils pouvaient (en théorie) compter sur la protection du seigneur du lieu, qui, soit résidait dans son château-ferme à proximité du village, soit y détenait une ferme (fortifiée) tenue par un intendant. C’était le cas des nombreux domaines appartenant aux comtes ou aux abbayes.

D’où viennent les noms des villages, dont les orthographes ont souvent fort évolué (toponymie) à travers les siècles ? Probablement de lieux-dits. Avant le Xème siècle, il est très probable qu’il existait une appellation pour la plupart des sites agricoles et sans doute aussi pour d’autres sites. C’étaient des points de repère pour la population locale. Le domaine avait sans doute aussi son nom. Les villageois se sont regroupés sur un de ces sites qui garda le nom ou en changea, puis celui-ci se transmit de génération en génération, apparaissant, avec des orthographes très variables, dans les documents écrits.

Tous les hameaux et villages qui se sont constitués aux Xème et XIème siècles n’ont pas résisté au temps. Certains ont disparu. Ceux qui ont persisté sont nos villages d’aujourd’hui. Ils se sont développés lentement. L’accélération de la démographie et l’intensification de la construction d’habitats sont surtout le fait du XIXème siècle, surtout dans les localités qui se sont industrialisées.

Les paroisses

Les communautés paysannes s’identifiaient à des communautés paroissiales. L’apparition des communes est plus tardive. L’identité, c’était celle de la communauté paroissiale. Le petit peuple, depuis le IXème siècle, était entièrement et profondément christianisé. En fondant leur communauté, les villageois (et leur seigneur) se mettaient sous la protection d’un saint. Ce faisant, ils devaient avoir à leur disposition un oratoire pour les offices et un prêtre qui distribuait les sacrements (baptêmes, mariages, enterrements).

Dans ces premiers siècles, cet endroit était le plus souvent situé dans l’enceinte seigneuriale (chapelle castrale). Puis les paysans bâtirent une petite église dans leur agglomération, église autour de laquelle on aménageait le cimetière. Quant à l’officiant, il était le plus souvent choisi par le seigneur du lieu, puis consacré par l’évêque de Cambrai. En général, il n’était pas des mieux formés.

Tout cela engendrait des frais. On institua la dîme, impôt en nature que le prêtre récoltait et partageait souvent avec le seigneur du lieu dans ces premiers siècles.

Les paroisses (et la dîme) existaient déjà au milieu du VIIIème siècle (sous Pépin le Bref), mais ne concernaient encore que quelques endroits privilégiés, dans des domaines importants de nobles christianisés. Dès 813, on ouvrit, dans les plus riches, des écoles, ce qui a fait dire que Charlemagne avait inventé celles-ci.

Les voies de communication

On a vu, dans la période précédente, que les Francs ont maintenu, et sans doute entretenu les chaussées romaines et leurs diverticulums. Avec l’apparition des abbayes et des résidences royales, d’autres voies sont nées, les reliant, de Cambrai à Estinnes, en passant par Valenciennes, Maubeuge, Crespin, Condé, Saint-Ghislain et Mons, s’en allant aussi vers Tournai, Leuze et Chièvres. Peut-être aussi par d’autres endroits encore mal connus de nos jours (voir la carte proposée plus haut).

Beaucoup de villages se sont constitués au bord de ces chemins. D’autres en sont éloignés et se sont reliés aux premiers et aux chaussées anciennes par de nouveaux chemins.

Longtemps, jusqu’au XVIIIème et au XIXème siècle, ces voies de communication ont été peu praticables pour les charrois, surtout l’hiver et en périodes pluvieuses. Les villageois vivront essentiellement en centres fermés, sauf ceux situés à proximité des villes (Valenciennes, Mons) qui y verront un débouché pour leurs productions.  

Les seigneuries

Les seigneurs étaient les maîtres des domaines. Au Xème siècle, on trouvait parmi eux les comtes eux-mêmes, propriétaires de très vastes domaines, les abbayes qui avaient plus ou moins survécu aux Vikings, et quelques alleutiers, propriétaires, dès avant la féodalité, de leurs terres qui passaient de père en fils.

Les comtes, pour asseoir leur pouvoir pendant cette période instable, émaillée de nombreux conflits, durent compter sur ces alleutiers qui devinrent leurs barons et leurs chevaliers. Ils commencèrent aussi à distribuer des parts de leurs domaines à d’autres personnages, notamment de leur famille, qui les aidaient dans leurs tâches politiques et guerrières.

Ces seigneurs avaient l’obligation (coutume franque) de protéger les habitants de leurs domaines, mais avaient tout pouvoir sur eux : police, justice. Ils pouvaient prélever des impôts, en général en nature : le cens (impôt foncier) et toutes sortes de redevances sur les marchandises qui entraient, sortaient et circulaient sur leur domaine (tonlieu), la mainmorte (droit de s’approprier les biens d’un serf qui mourait), des taxes sur la vente de marchandises (vin, bière, sel, …), …

Ces seigneurs s’approprièrent aussi les biens communs de la communauté villageoise : les moulins à grains et à huile, les fours pour la cuisson du pain. Le pâturage du bétail sur les terres communes (waressaix) et le glandage des porcs dans les bois devenaient des services disponibles contre des redevances. La chasse, le braconnage et la pêche étaient interdites aux manants et réservées à la famille seigneuriale.

Les seigneurs avaient le droit d’imposer des corvées à leurs paysans « libres » et à leurs serfs (plus à ceux-ci qu’aux premiers). Il s’agissait de travaux généraux, comme le curage des fossés, l’entretien des chemins, mais aussi des travaux agricoles sur la réserve seigneuriale.

Enfin, les seigneurs exerçaient la justice. Au début, il s’agissait de la basse justice (les petits délits), puis certains obtinrent du comte de pouvoir exercer aussi la haute justice (pour les crimes punis de peine de mort). Dans ce dernier cas, un pilori était monté dans un endroit public. Ces droits de justice pouvaient surtout rapporter beaucoup en amendes.

Naturellement, certains en profitèrent, pendant ces premiers siècles de féodalité, pour rendre très pénible la vie, et des manants, et des serfs. On était dans l’arbitraire absolu. Un maire (ou maïeur) représentait les manants auprès du seigneur. C’était en général un des plus aisés de la communauté, qui prenait le plus souvent le parti du plus fort et en était récompensé.

Les seigneurs ont aussi, parfois, distribué des parcelles de terres à des hommes qu’ils voulaient récompenser. Ces terres étaient des arrière-fiefs.

D’autre part, ils acquerraient de nouveaux domaines par mariages et héritages

Le christianisme  

Les institutions ecclésiastiques (évêchés, abbayes, églises paroissiales) étaient aux mains de la noblesse. Les rois et, après eux, les comtes s’étaient approprié leurs domaines et les revenus de ceux-ci (phénomène accentué pendant les invasions vikings). De nombreux nobles étaient devenus « avoués » ou « abbés laïcs ». Ils choisissaient et imposaient les évêques et les abbés (des membres de leurs familles). 

A Cambrai, l’empereur Otton I accorda, en 948, à l’évêque Fulbert (934-956) les droits comtaux (pouvoir temporel) sur la ville de Cambrai. Le comte du pagus de Cambrai continuait à administrer le Cambrésis, hormis la ville. Soixante ans plus tard, en 1007, l’empereur Henri II supprima la fonction de comte de Cambrésis et en attribua la charge à l’évêque Erluin (996-1012).

Dès la seconde moitié du IXème siècle, l’Eglise fut en crise, autant à Rome que dans les institutions régionales et dans les abbayes, où la Règle était le plus souvent laissée à l’abandon au profit d’une gestion lucrative des domaines. La morale en pâtissait. Les curés paroissiaux étaient en général peu éduqués.

Au Xème siècle, on commença à observer des réactions contre ce laisser-aller : le mouvement clunisien en France, ainsi qu’un mouvement réformateur en Lotharingie.

Régnier Ier s’était approprié l’abbaye de Saint-Ghislain ou, du moins, ce qui en restait après les invasions vikings et le laisser-aller du siècle précédent. Son fils Gislebert, duc de Lotharingie, confia à Gérard de Brogne, vers 930, la remise sur pied de l’établissement et la restauration de la Règle de Saint-Benoit. Lors de l’exil de Régnier III, l’empereur Otton en fit une abbaye royale, ce qu’elle demeura après le retour de Régnier IV. Un document a circulé longtemps, de la main d’Otton, daté de 965, qui reprenait tous les biens de l’abbaye. Il semble que c’était un faux. Ce qui causa énormément de conflits aux siècles suivants entre abbés, comtes et seigneurs voisins.

A Mons, l’abbaye Sainte-Waudru était devenue royale sous Charlemagne. Elle le restera jusqu’à ce que Régnier Ier mette la main dessus. Ses successeurs en devinrent les abbés laïcs et l’abbaye fut transformée en chapitre de chanoinesses. On fonda même à côté vers 959 un chapitre Saint-Germain, dont les chanoines étaient responsables des offices pour les chanoinesses et les paroissiens montois.

En 889, Régnier Ier céda l’abbaye de Lobbes, jusque-là hennuyère, à l’évêque de Liège. Une charte de 864 reprenait tous les domaines qui appartenaient à Lobbes. Or, lorsque les villages commencèrent à se fonder, beaucoup de ces domaines avaient changé de maître, ce dernier étant devenu le comte. C’est le cas pour de très nombreuses localités à l’est de Mons et autour de Binche.

Au Xème siècle, quelques abbayes connurent une véritable renaissance de la vie monacale grâce à certains abbés plus érudits. Il semble que ce ne fut pas le cas dans la vallée de la Haine, alors qu’à Saint-Amand, à Lobbes, à Florennes et à Gembloux, on y développa très fort le savoir et la théologie.

A Rome aussi, de nouveaux papes tentèrent d’inverser la tendance par des appels à la paix, à la fraternité, à la protection des faibles, brandissant parfois la menace d’anathème et d’excommunication, ce qui n’était pas nécessairement efficace.

Dès 930, toutefois, l’Eglise parvint à imposer aux rois et aux nobles la « paix de Dieu », une interdiction de se battre certains jours de la semaine et certaines périodes de l’année. Une humanisation progressive, quoique toute relative, de la féodalité commença à apparaître au XIème siècle, contre l’arbitraire des puissants. Ce fut d’abord le cas dans les villes.

Dès la fin du siècle, les abbayes jouèrent un rôle décisif pour l’affranchissement des serfs. A Saint-Ghislain, une charte de 978 détaillait la condition des serfs et les modalités de leur libération du servage. De nombreux seigneurs voisins firent don de leurs serfs aux abbayes, réservant à celles-ci le droit de les affranchir.

Conclusion

Ce chapitre donne peu de renseignements précis sur ce qui se passa spécifiquement en vallée de Haine. Fort théorique, il permet cependant de comprendre comment ces deux siècles furent vécus par la population locale. Important, car ces siècles virent apparaître nos villages d’aujourd’hui. Pour le reste, le paysage ressemblait à celui de la période précédente : les vallées humides, les versants et les plateaux boisés, çà et là des petits hameaux naissants et l’une ou l’autre ferme fortifiée et, peut-être, l’un ou l’autre château, presque toujours construit en matières périssables (le bois surtout). Au XIème siècle, l’extension de ce mouvement s’accompagna d’une reprise des défrichements forestiers.

J’ai tenté dans les chapitres consacrés à chaque village de comprendre comment chacun a pu naître.

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