23. Sous les Autrichiens

Le XVIIIème siècle sous autorité autrichienne

La fin de la période précédente, conclue par le Traité d’Utrecht de 1713, signe le passage de nos régions sous souveraineté autrichienne. Les Pays-Bas, dits “autrichiens”, n’appartenaient pas à l’empire, mais ils étaient la propriété personnelle des archiducs d’Autriche, qui étaient aussi empereurs de Germanie. Ces personnages vont se montrer plutôt bienveillants à notre égard. Provinces et communes retrouvèrent leurs prérogatives et certaines de leurs libertés. Les pouvoirs étaient partagés entre les trois Ordres, où la bourgeoisie (Tiers-Etat) était majoritaire, mais devait s’incliner devant les deux autres (noblesse et clergé), puisque l’on votait par ordre (deux contre un).

Au nom de l’empereur Charles VI (1711-1740), le premier gouverneur, le prince Eugène de Savoie, en guerre contre les Turcs à l’est, fut remplacé par un ministre plénipotentiaire, le marquis de Prié, qui imposa d’abord de lourds impôts (pour entretenir les garnisons hollandaises) et des taxes sur le commerce des vivres (blé, sel, vin, bière, …).

Jean-Philippe Eugène de Mérode

D’où des heurts avec la noblesse, particulièrement de la part du prince Claude-Lamoral II de Ligne (celui qui fit construire l’actuel château de Beloeil et aménager son parc) et le comte Jean Philippe Eugène de Mérode (aussi seigneur de Harchies et de Grandglise). Quelques insurrections suffirent à le faire rappeler à Vienne.

Puis la prospérité reprit, favorisée par la paix. La nouvelle gouvernante, Marie-Elisabeth de Habsbourg, soeur de l’empereur, relança le commerce, notamment maritime, en fondant la “Compagnie d’Ostende” (Anvers était toujours bloqué par les Hollandais) et des comptoirs maritimes en Inde et en Chine. L’agriculture retrouvait sa vigueur d’antan, de même l’industrie linière.

Charles VI décédé, ce fut sa fille, Marie-Thérèse de Habsbourg, qui lui succéda. Une femme, me direz-vous! Charles VI l’avait prévu en rédigeant la “Pragmatique Sanction” de 1725, mais ce n’était pas du goût de certains et, comme d’habitude, du roi de France, mais aussi de l’Espagne, de la Prusse et de la Pologne. Marie-Thérèse avait, par contre, le soutien des Anglais et des Hollandais.

La Guerre de Succession d’Autriche (1741-1748)
Louis XV (par Quentin de la Tour)

Cela valait bien une guerre! Que déclara le roi Louis XV en 1741. Les Français s’attaquèrent d’abord aux villes flamandes (Menin, Ypres, Furnes) et emportèrent une belle victoire en 1745 à Fontenoy, près d’Antoing. Ils continuèrent sur leur lancée, occupant dès 1746 les villages frontières où ils installèrent des campements (comme à Angre et à Quiévrain), puis ils investirent les cités fortifiées (Saint-Ghislain, Mons, Ath, Tournai, Binche, Charleroi, …) aux dépens de garnisons hollandaises peu motivées. On mentionne à nouveau des exactions et des destructions, comme à Audregnies (destruction du château) et à Boussoit (pillages et incendie du village). La même année, Bruxelles se rendait au maréchal Maurice de Saxe, le vainqueur de Fontenoy, qui remportait une victoire importante à Rocourt.

Les Pays-Bas étaient à nouveau occupés. Les Français placèrent des garnisons aux frontières, comme à Quiévrain (pour surveiller le passage des pièces d’artillerie), et dans les bourgs. La population devait les loger et les nourrir. En Hainaut, l’intendant, le comte de Lucé, leva des impôts considérables, tout en réquisitionnant pour ses troupes des vivres, des chevaux, des métaux (les cloches des églises!). Il fit démanteler les fortifications de Mons, de Saint-Ghislain et de Charleroi, inutiles défenses.

Pensant rester longtemps chez nous, les Français tentèrent d’éviter au maximum les exactions pour pouvoir maintenir une agriculture et une exploitation houillère rentables (la France avait besoin de charbon!). D’ailleurs, pour pouvoir améliorer les exportations, alors que le transport par la Haine était limité, ils pensèrent doubler celle-ci par un canal. Le projet n’aboutira que beaucoup plus tard.

Si la France était victorieuse chez nous, il n’en était pas de même sous d’autres cieux (en Italie, contre les Impériaux, et surtout dans les colonies, contre les Anglais). Ruinée, elle fut obligée de signer le Traité d’Aix-la-Chapelle en juin 1748 et de restituer ses prises, dont les Pays-Bas autrichiens. Il n’y eut pas de gros changements dans les frontières.

Le règne de Marie-Thérèse d’Autriche (1740-1780)

Après ces guerres du XVIIème et du XVIIIème, le Hainaut se releva. C’était toujours un état conservateur où noblesse et clergé restaient attachés à leurs privilèges féodaux. La bourgeoisie montoise s’était accaparé le pouvoir politique dans la ville, dans les Etats (parlement où étaient regroupés les trois ordres) et la députation permanente; c’était cependant une bourgeoisie conservatrice et corporatrice.

Marie-Thérèse d’Autriche

L’impératrice agit en  « despote éclairée ». Elle tenta à nouveau de centraliser le pouvoir dans ses Pays-Bas. Elle créa une chancellerie où ne figuraient que peu de “Belges” et qui dépendait directement d’elle, laissant aux Etats Provinciaux la direction des affaires locales et courantes. Des juristes, des magistrats et des financiers remplaçaient les nobles aux postes importants, ce qui eut pour conséquence une amélioration financière des caisses de l’Etat. Elle était bien secondée, à Bruxelles, par son beau-frère, Charles de Lorraine, nommé gouverneur. Celui-ci s’entoura de conseillers, et surtout de généraux, dont certains étaient issus de la noblesse hennuyère: le prince Charles-Joseph-Lamoral de Ligne, le prince Léopold Philippe d’Arenberg (aussi seigneur d’Enghien, de Quiévrain et de Quévy) et son fils Charles-Philippe, le marquis Maximilien de Trazegnies et le comte François Sébastien de Clerfayt (aussi seigneur d’Onnezies, de Hainin, d’Angreau et d’Autreppe).

Léopold Philippe d’Arenberg

L’économie fut stimulée par une régulation des tarifs douaniers et par la création de chambres de commerce. Marie-Thérèse d’Autriche favorisa aussi l’agriculture et l’implantation de manufactures. Pour améliorer le transport (céréales, houille, pierres, bois, …) et la circulation par diligences, elle fit construire de nouvelles routes ou aménager les anciens axes importants, en les faisant paver. Ce fut le cas entre Bruxelles et Mons, entre Mons et Quiévrain, Ath et Binche. Aux frais des Etats de Brabant et de Hainaut.

La campagne recommençait à prospérer. La population s’accrut. Il n’y eut plus de disette avant la fin du siècle. Mais ceux qui en profitèrent le plus étaient les gros exploitants agricoles, et non les petits fermiers qui tentaient de survivre dans un régime toujours profondément féodal. Alors que l’Angleterre, dans la seconde partie du siècle, entrait dans la révolution industrielle, chez nous, les riches (bourgeois ou aristocrates) continuaient à investir dans la terre et non dans des entreprises.

On se contentait d’engranger les bénéfices de l’exploitation du charbon. Celui-ci était de plus en plus utilisé pour le chauffage domestique (après les grands défrichements, le bois se faisait plus rare) et les petites entreprises locales (brasseries, blanchisseries, teintureries, forges, …). Quelques exploitants, pour répondre à la demande (locale et étrangère), commencèrent, dans la seconde partie du siècle, à améliorer l’outil.

Machine à feu de Newcomen

On vit ainsi apparaître l’usage de la “machine à feu de Newcomen”, pompe qui permettait de vider les puits inondés (exhaure) et donc de creuser plus profond dans les veines. La première de ces machines à feu semble être apparue à Pâturages en 1735. Boussu suivit en 1745, puis d’autres dans la seconde moitié du siècle.

On défrichait de plus en plus le versant sud de la vallée de la Haine au Couchant de Mons. On compta 140 puits dans le Borinage en 1740. La remontée du charbon se faisait encore à dos d’hommes ou par la traction de paniers par des chevaux. Ensuite, pour l’exportation, il fallait amener la houille par chariots vers la Haine. On commença à paver quelques chemins, jusque-là peu praticables en saison humide. Ainsi d’Elouges à Pommeroeul par Thulin (1780). Egalement de Warquignies, par Hornu, vers Saint-Ghislain.

La métallurgie n’a jamais trouvé sa place dans le Borinage, comme elle le fit à Charleroi et à Liège, ou dans le Centre plus tard. Mais la verrerie se développa, à Ghlin notamment.

L’impératrice favorisa aussi l’enseignement (surtout pour les classes dirigeantes) dont elle enleva le monopole au clergé. Elle supprima même l’Ordre des Jésuites en 1773. Le collège de Mons disparut l’année suivante.

A la Cour de Bruxelles, dans les châteaux (Enghien, Chimay, Beaumont, Le Roeulx, Havré et Beloeil), dans les chapitres (Mons, Maubeuge) et les abbayes, une vie culturelle brillante régnait, comme dans la France voisine, à côté de fêtes somptueuses. Quelques nouvelles idées philosophiques du courant des Lumières s’y introduisaient, du moment qu’elles ne dérangeaient pas trop ces esprits conservateurs. Les Croÿ, les Ligne, les Mérode et les Arenberg faisaient partie des grandes familles européennes et fréquentaient toutes les cours. Ils accumulaient les titres, les charges politiques et militaires, et les honneurs. La haute bourgeoisie essayait de les imiter.

La Guerre de Sept Ans (1756-1763) entre Français et Anglais (dans leurs colonies), qui ne nous concerna pas, rapprocha les Français des Autrichiens. On maria même le futur Louis XVI et la fille de Marie-Thérèse (la Marie-Antoinette qui sera honnie par les révolutionnaires).

Deux Traités des Limites (1769 et 1779) vont rectifier la frontière franco-belge en certains endroits. Juste quelques réajustements, comme à Quiévrechain et à Marchipont où l’Aunelle sépara les deux pays, laissant une partie de ces deux villages aux Pays-Bas (le Petit-Baisieux et son château, Marchipont “belge”).

Charles de Lorraine

De l’autre côté de la frontière, Valenciennes devint en 1716 le chef-lieu de l’intendance du Hainaut à laquelle étaient rattachés Condé, Douai, Cambrai et Bouchain. Pendant ce siècle de paix relative, le commerce et l’artisanat (toiles fines, dentelle, porcelaine) reprirent des couleurs. On commençait à exploiter le charbon à Fresnes (1718), Anzin (1734), Raismes et Condé. La “Compagnie des Mines d’Anzin”, première véritable société houillère, vit le jour en 1757.

Mons semble avoir joui de plus de prospérité durant ce siècle, grâce au commerce (textile, céréales, produits alimentaires, houille). L’orfèvrerie y trouva son âge d’or. Charles de Lorraine améliora encore les fortifications. Sa soeur, Anne-Charlotte, était devenue mère-abbesse du chapitre Sainte-Waudru, où elle entretenait une vie culturelle intense. Elle créa en 1764 une “manufacture royale de la dentelle”.

Sous l’austère Joseph II (1780-1790)

C’était un personnage intelligent, le “despote éclairé” par excellence, un travailleur acharné, mais un homme froid, dur et orgueilleux, qui voulait créer un Etat parfait pour le plus grand bien de tous. Il voulait le faire seul, sans l’avis des institutions en place. Il s’intéressa d’ailleurs de près à « ses Pays-Bas » qu’il vint visiter, incognito, ville après ville, en 1781 pendant six semaines. Il passa à Mons et à Quiévrain. Il fit du pays un constat accablant: administration périmée, villes livrées aux corporations et à leurs privilèges, villes paupérisées, fortes inégalité sociales, absence d’investissements financiers dans l’industrie (au moment où l’Angleterre réussissait sa révolution industrielle), clergé sclérosé.

Joseph II

Jugeant les garnisons hollandaises trop coûteuses, il les renvoya chez elles. Puisqu’on était allié aux voisins français, il démantela les places fortes. Il ne réussit pas à lever le blocus de l’Escaut. Et c’est par ses réformes intérieures et son traitement des vieilles coutumes qu’il se mit tout le monde à dos. Jugeant inefficaces les ordres contemplatifs, il supprima une centaine de couvents, ne laissant que ceux qui se livraient à l’enseignement et aux soins pour malades et indigents. Il institua le mariage civil (jusque-là, seul existait le mariage religieux). Il règlementa les paroisses, les pèlerinages et les processions. Il supprima tous les séminaires, n’en conservant que deux (Louvain, Luxembourg). Il interdit de se faire enterrer dans les villes et autour des églises. Désormais, les cimetières retourneraient hors des agglomérations. Il décréta un édit de tolérance pour le culte protestant en 1781 et autorisa que des réformés soient acceptés dans les écoles et les administrations. Par souci d’économie, il réduisit le nombre de kermesses et de fêtes.

Il réforma les cours de justice. Le Hainaut aurait désormais six tribunaux de première instance, deux cours d’appel et un conseil souverain de justice. Il instaura à Bruxelles un Conseil Général de Gouvernement ayant sous ses ordres un intendant par province. Les Etats Provinciaux étaient démantelés.

Il dérangeait ainsi toutes les couches de la population: noblesse, clergé, bourgeoisie et le petit peuple. La colère grondait et des manifestations d’opposition apparurent. A Mons, la ducasse de la Trinité devint l’occasion (interdite) d’arborer les couleurs du Hainaut et du Brabant (rouge, jaune, noir) sur les bannières et les cocardes. La répression fut brutale. Le comte Louis Pierre d’Arenberg, grand bailli du Hainaut, fut destitué. Dans la foulée, Joseph II réduisit le pouvoir des corporations urbaines et les privilèges de la noblesse.

Jean-François Gendebien

En fait, il était en avance sur son temps, ce que ne comprirent pas ses sujets des Pays-Bas. De nouvelles idées arrivaient de France et des Etats-Unis, depuis peu indépendants, mais elles ne faisaient leur chemin que chez une minorité d’intellectuels. Ceux-ci se regroupèrent autour de Jean-François Vonck (parmi eux un montois, Jean-François Gendebien). La majorité des autres, profondément attachés à leurs privilèges, se groupèrent autour d’Henri van der Noot. Deux blocs très différents mais qui, dans un premier temps se liguèrent face à “l’oppresseur”. Les bourgeois des villes et les paysans prirent les armes et établirent des barricades. Un groupe de 800 Montois monta à Bruxelles. Apeurée, la gouvernante Marie-Christine suspendit les édits impériaux, mais Joseph II la désavoua et la remplaça. On était en 1787.

Deux ans plus tard, la France commençait sa Révolution. Au même moment, chez nous, les Etats Provinciaux refusèrent de voter de nouveaux impôts. Tirlemont se rebella, suivie de Mons, de Tournai et d’autres villes. Les milices autrichiennes employèrent la force brutale. Les Belges constituèrent, en Hollande, une armée qui déferla sur le pays, s’emparant de plusieurs villes.

Alors que la France abolissait les droits féodaux (août 1789), adoptait la “Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen” (août 1789), qu’elle se mettait à écrire une nouvelle constitution pour instaurer une monarchie parlementaire, que le roi commençait à être menacé et qu’on commençait à vendre les biens du clergé pour payer la dette publique, à Mons, le 21 décembre 1789, les Etats de Hainaut proclamaient la déchéance de l’empereur et la liberté de la Nation. Van der Noot faisait de même à Bruxelles et Vonck déclenchait une offensive en Flandre où des soldats autrichiens furent massacrés, à Gand et à Bruges.

Pourtant interdits, les Etats Généraux se réunirent et proclamèrent la “Constitution des Etats Belgiques Unis” en janvier 1790. En fait, il s’agissait d’une restauration des privilèges du passé.

C’est dans ce contexte que Joseph II mourut en 1790, remplacé par son frère Léopold II (1790-1792).

Les derniers soubresauts des Pays-Bas Autrichiens
L’empereur Léopold II

Plus faible que son frère, Léopold II chercha à composer avec les Belges et leur laissa plus de liberté à se gouverner. Mais les Belges restaient divisés entre progressistes et conservateurs. Ainsi à Mons, Gendebien et la bourgeoisie (les « vonckistes”) s’opposaient au clergé et à la noblesse. Van der Noot déclencha une insurrection qui se heurta au pouvoir autrichien et dut fuir. La “République Belgique Unie” avait vécu.

En France, le rouleau compresseur révolutionnaire continuait à écraser l’Ancien Régime. On supprima les ordres religieux, on fit des prêtres des fonctionnaires salariés par l’Etat, prêtant serment à celui-ci, sans l’avis du pape et des évêques. Les prêtres réfractaires et les aristocrates fuyaient, en grande partie chez nous, où l’empereur Léopold II se voyait dans l’obligation d’abolir tous les édits de son frère en matière de religion. Il rétablit les coutumes et les privilèges anciens. Des émissaires français, pendant ce temps, venaient informer les populations belges des bienfaits de leur Révolution.

Juin 1791 vit en France l’arrestation du roi qui avait tenté de fuir, une montée en puissance des anti-monarchistes au détriment des royalistes et une montée en puissance des démocrates révolutionnaires : les Danton, Robespierre, Marat… Les pouvoirs du roi étaient très amputés face à l’Assemblée législative élue le 1 octobre. Les puissances européennes étaient inquiètes ; à Paris, certains étaient partisans d’une guerre pour exporter les idées révolutionnaires. On réclamait la reddition des aristocrates exilés aux Pays-Bas, et surtout à Vienne. D’autant qu’on savait qu’ils mettaient sur pied une armée de reconquête avec l’aide des Autrichiens.

Léopold II mourut le 1 mars 1792, laissant le trône impérial à son frère, François II, personnage falot, non préparé au pouvoir.

C’est le moment que choisit la France pour déclarer la guerre à l’Autriche, le 20 avril. Et, dans la tradition des mauvaises habitudes françaises, quand on déclarait la guerre, à l’Espagne autrefois, ou à l’Autriche maintenant, on s’en prenait à nos contrées…

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