32. Heurts et malheurs dans les charbonnages

… problèmes techniques, accidents, maladies et condition ouvrière

L’histoire de l’exploitation houillère est aussi celle qui raconte les efforts consentis par les maîtres  d’industrie pour moderniser leur outil, le rendre plus fiable et surtout plus rentable financièrement. Les conditions de vie des mineurs y gagnèrent d’une certaine manière. Mais il fallut attendre le XXème siècle pour voir la condition humaine de cette classe ouvrière s’améliorer réellement. En attendant…

Les Inondations

Les inondations des puits étaient récurrentes entre le XIIIème et le XVIIIème siècle. Dès qu’on creusait de quelques dizaines de mètres, l’eau venait gêner le travail d’extraction. Ce fut encore plus évident dans les sites miniers au nord de la Haine. Les nappes phréatiques tendaient à s’infiltrer dans les puits.

On pratiquait l’exhaure (épuisement des eaux d’infiltration) à l’aide de tonneaux qu’il fallait remonter et écouler ensuite dans des conduits vers un ruisseau voisin.

On aménagea les parois par des cuvelages en bois, puis en fonte. Au XVIème apparurent les premières pompes mécaniques, actionnées par des chevaux. On en mentionne en 1673 à la Grande Machine de Dour et en 1693 à Wasmes.

Pompe à feu

C’est grâce à la pompe à feu de Thomas Newcomen (1664-1729) que ce problème fut quasi définitivement résolu et qu’on put creuser jusqu’à de grandes profondeurs. Cette machine, inventée en 1712, activait par de la vapeur d’eau un cylindre à piston qui créait un vide aspirant. La première sur le continent fut installée en 1721 en Belgique à Jemeppe-sur-Meuse. Celle d’Anzin remonte à 1730. Celle de Boussu-Bois fut décrite dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (1751). Elle fut améliorée par la suite, notamment par James Watt.

Les inondations furent la cause de noyades lorsqu’elles étaient brutales.

La remontée du charbon

Elle se faisait dans des espèces de grands sacs ou tonneaux ascenseurs, appelés « cuffats », tirés par un bourriquet (manège-treuil actionné par des hommes ou des chevaux).

Watt inventa les machines à rotation qu’on installa dès 1807 à Elouges et à Quaregnon.

Jugés dangereux, les cuffats furent interdits en 1830 au profit des cages métalliques guidées, actionnées par les châssis à molettes. Ceux-ci étaient construits en béton ou en métal. Ils pouvaient être abrités dans des bâtiments. Un seul a échappé à la démolition dans nos régions, celui du Crachet à Frameries.

Descente et remontée des mineurs

Les premiers siècles, lorsque les puits ne faisaient que quelques dizaines de mètres de profondeur, les mineurs descendaient et remontaient par des échelles verticales, parfois obliques. Ce qui provoqua de nombreuses chutes.

La profondeur augmentant, ils bénéficièrent aussi des cuffats et, à partir de 1830, des cages-ascenseurs.

Des accidents survinrent par rupture de câbles et de nombreux ouvriers y perdirent la vie, comme en 1892 au puits n8 Bonne-Espérance à Wasmes, en 1901 au Rieu du Cœur n°2 à Quaregnon et en 1953 au puits n°2 de l’Espérance à Quaregnon.

En 1846, on installa des échelles hélicoïdales à la Grande Veine à Elouges.

Châssis-à-molettes (ou chevalement) du Crachet
Transport du charbon

Le transport du charbon dans les galeries se faisait dans des chariots poussés par des hommes ou des femmes, ou tirés par des chevaux. D’abord à même le sol, puis sur des rails.

En surface, le charbon était déversé sur des chariots que conduisaient les charretiers.

Au début du XIXème siècle, on vit apparaître le chemin de fer à cheval (le premier entre Hornu et Saint-Ghislain en 1830) puis à locomotive à vapeur.

Le charbon exporté était transporté vers la Haine d’abord, puis, à partir de 1816, vers le Canal Mons-Condé.

Plus tard, un chemin de fer aérien remplaça le premier.

A partir de 1842, avec la construction de la ligne de chemin de fer Mons-Quiévrain, la gare de St Ghislain fut rattachée aux divers charbonnages du Couchant, où il existait des gares industrielles intermédiaires (Warquignies, Dour, Flénu). Les lignes industrielles furent très nombreuses.

Le Manque d’air

L’exploitation se heurtait à une autre difficulté, le manque d’air qui augmentait plus on descendait en profondeur.

Il fallait faire circuler l’air dans les galeries. On agitait, au début, des toiles et des branches.

On inventa par la suite des pompes pneumatiques. Il fallut créer des puits d’aération et des communications entre deux fosses.

Une autre innovation (dangereuse) fut d’allumer un foyer dans les “tailles” (galeries), avec alimentation d’air venant de la surface. Cette pratique fut à l’origine de nombreux incendies au XVIIIème siècle.

Les coups de grisou (explosions d’hydrogène carboné) furent connus dès 1771.

La machine à vapeur fut mise au service de la ventilation au milieu du XIXème

L’Eclairage

Le charbon gras du Borinage était particulièrement riche en poches de gaz grisou (méthane), très inflammable. On commença à rencontrer ce gaz dangereux quand on atteignit de grandes profondeurs.

Jusque-là, on s’éclairait avec des torches en bois de pin ou de résine, puis avec des chandelles. Le crasset (lampe à huile) apparut au XVème siècle.

Au XVIIIème, on utilisait des vases en terre remplis d’huile dans laquelle plongeait un chiffon auquel on mettait le feu.

Mais, à partir d’une certaine profondeur, leurs flammes déclenchaient des explosions. 

Les « coups d’grisou » furent les principales causes de mortalité accidentelle dans les charbonnages. La liste est trop longue pour la détailler ici. Une grande partie de ces accidents sont mentionnés dans les chapitres consacrés aux villages houillers. Le grisou a fait, en tout, plus de 2400 victimes dans le Borinage.

On étudia le phénomène. On tenta surtout d’y remédier, principalement par l’amélioration des lampes. Il fallait des lampes où la flamme n’était pas en contact avec l’air ambiant. La lampe Davy fut inventée en 1815. Elle était abritée par une étamine métallique à mailles serrées et un verre. Dès 1850, on la ferma à clé. Elle était nettoyée en surface par un personnel entraîné et on l’allumait avant la descente.

Les lampes électriques apparurent au XXème siècle.

La catastrophe qui reste dans toutes les mémoires est l’une des dernières, au Charbonnage du Bois du Cazier à Marcinelle en 1956. Un coup de grisou fit 263 morts.

Les éboulements

Ils étaient relativement nombreux, surtout dans les premiers siècles. Les traumatismes de toutes sortes émaillaient la vie des mineurs.

Les maladies

Le mineur qui respirait la poussière de charbon développait avec les ans, plus ou moins tôt, de l’anthraco-silicose. Le dépôt du charbon dans les bronches et les alvéoles provoquait une fibrose de celles-ci, ce qui réduisait la fonction respiratoire. Cette propension se développa surtout avec l’utilisation des marteaux-piqueurs qui dégageaient plus de poussières.

Aux difficultés de respirer, s’ajoutaient la toux chronique, et surtout les surinfections bactériennes qui provoquaient des bronchites et des pneumonies. Il n’existait pas d’antibiotiques. Ces affections étaient souvent mortelles chez ceux qui n’avaient pas une bonne constitution.

Or, il était difficile d’avoir une bonne constitution lorsqu’on travaillait dans cet environnement ingrat, soumis à un travail pénible, inhalant la poussière, voyant à peine la lumière du jour. Lorsqu’on logeait  dans ces mêmes lieux gorgés de la poussière de charbon, dans des habitations dépourvues de tout confort et qu’on n’avait pas les moyens de se nourrir avec une alimentation suffisamment calorique et équilibrée. De plus, pour se donner un peu de plaisir et pouvoir supporter cette vie, les mineurs fumaient beaucoup et consommaient nombre de verres d’alcool dans tous ces estaminets qui bordaient les exploitations et les chemins du retour chez soi.

De telles conditions sanitaires favorisaient aussi la tuberculose, fréquente dans ce milieu. 

L’absentéisme était fréquent, dû aux accidents et aux maladies. Parfois, le handicap devenait définitif. Pour ne pas parler de la mort, souvent précoce.

Il n’existait pas d’aide mutuelle. Un membre de la famille, blessé ou malade, c’était un manque à gagner. C’est pourquoi femmes et enfants devaient travailler pour subvenir aux besoins du foyer. 

Il y eut bien des tentatives d’organiser la solidarité avec des caisses de prévoyance (auxquelles les Borains se montrèrent d’abord rétifs), en faisant appel à la bienfaisance privée (Eglise) et publique. Mais cela resta longtemps insuffisant.

En 1926, fut construit « l’Hôpital de Warquignies », à l’initiative de la Caisse Commune d’Assurances des Charbonnages du Couchant de Mons. On y soignait les mineurs blessés au travail et plus tard ceux qui souffraient des maladies pulmonaires dues au travail d’extraction de la houille.

Le chantage psychologique

L’ouvrier n’étant pas protégé, il était à la merci de ses patrons et de leurs subalternes directs. Les chefs d’ateliers et les porions avaient pour mission, entre autres, de surveiller l’efficacité au travail. Ils tenaient un « livret » sur lequel ils consignaient les remarques à propos des ouvriers de leur équipe. Ce qui devint une source de chantage quand ces mêmes petits chefs, devenus propriétaires de magasins et d’estaminets, voulaient attirer ces ouvriers dans leurs commerces.

A cela s’ajoutaient les vexations, les humiliations et les harcèlements, notamment vis-à-vis des jeunes filles et des femmes.

La pauvreté et la misère

Les maîtres d’industrie évoluaient dans un système capitaliste très libéral. Pour beaucoup, seul le profit comptait.

Les gouvernements qui furent mis en place dès l’avènement du royaume de Belgique étaient soit libéraux, soit catholiques. Ils ne pouvaient que favoriser un tel système. Ils le firent en encourageant l’apport de capitaux et en modernisant les moyens de transport.

Jusqu’à la Révolution, la société était divisée en trois ordres, en réalité quatre : la noblesse, le clergé, la haute bourgeoisie des notables (les trois classes aisées) et le petit peuple des campagnes et des villes. Ce dernier connaissait la pauvreté, mais, vivant des produits de sa terre ou de ses petites activités artisanales, il parvenait plus ou moins à vivre décemment, du moins en dehors des périodes de guerre.

Avec la Révolution industrielle, qui suivit chez nous la suppression des différents ordres de la société par la Révolution Française, une restructuration sociale se dessina. Une classe ouvrière, avec des caractéristiques bien distinctes, vit le jour, qui dépendait entièrement, pour survivre, de ceux qui lui donnaient du travail. Et c’était bien de survie qu’il s’agissait. Les ouvriers et leurs familles se regroupaient dans des quartiers de village, récemment défrichés, ou dans des hameaux nouvellement construits autour des sites miniers.

Tout était noir ! Le charbonnage, les terrils, le ciel enfumé par de très nombreuses et hautes cheminées, les petites masures entassées les unes sur les autres, au bord de chemins boueux. Un décor de Germinal à la Zola ou à la Claude Berry.

Bien sûr, çà et là, quelques directeurs de cette industrie houillère, faisant preuve de plus d’humanité, ont fait construire des cités modèles, avec des petites maisons regroupées en corons, des écoles, une église, des centres de loisirs et de soins. Les plus réputées furent celles du Grand-Hornu et du Bois-du-Luc. On peut citer aussi Hautrage-Etat, ainsi que ces grands bâtiments à loger qu’étaient les phalanstères, comme près du site Vedette à Boussu-Bois et à Belle-Vue, à Elouges.

Mais, pour les autres, à Quaregnon (Monsville), Flénu, Pâturages, Wasmes, Dour, Elouges et ailleurs, il fallait survivre dans une promiscuité quotidienne pesante, et sans aucune hygiène.

Les seules occasions de se faire plaisir (ne parlons pas de distraction) quand on remontait « du trou », c’était de s’alcooliser et de fumer. Et les tentations étaient nombreuses. Les estaminets étaient partout dans les hameaux, les villages et sur le chemin du travail.

Cette vie misérable fut le lot de cette nouvelle classe ouvrière, pendant des dizaines d’années, avant que se manifeste une prise de conscience, chez des intellectuels d’abord (les philosophes Saint-Simon, Marx et Engels), des hommes politiques ensuite (qui se sont rassemblés dans les partis socialiste et communiste) et enfin chez les ouvriers eux-mêmes qui osèrent braver les interdictions de manifester et de faire grève, et se sont regroupés en syndicats. Je parle de cette lutte dans un autre chapitre.

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