Tournai

Le territoire

Superficie: 1564 ha

Altitude: de 20 à 77 m mètres

Situation géographique : dans le bassin de l’Escaut, au sud de la plaine flamande

Cours d’eau : l’Escaut qui traverse la ville actuelle du sud-est vers le nord-ouest. Un petit ruisseau, le Rieu d’Amour, se trouvait sur la rive droite.

Paysage préhistorique (après la dernière période glaciaire) : plaine marécageuse (surtout sur la rive droite), bosquets

Nature du sol : limoneux, alluvionnaire

Nature du sous-sol : grès, schistes (dévonien), pierres calcaires (carbonifère tournaisien)

La rive gauche est plus élevée que la droite, ce qui explique que le premier habitat s’y est développé.

Toponymie (anciennes orthographes) :
  • Turris Nerviorum, Ier siècle
  • Turnacum, 300
  • Turnaco, 365
 Etymologie (hypothèses d’origine du nom) :
  • Turno- signifie « hauteur » en gaulois, ce qui pourrait faire référence à la rive gauche de l’Escaut où s’implanta la plus grande partie de l’habitat aux temps jadis
  • -aco/acum signifie « lieu »
Préhistoire

Concernant la période du néolithique, on a récolté sur le sol de Tournai quelques outils en silex, dont une hache polie, notamment sur le site du Vieux Marché au Beurre et dans la rue de Monnel.

Deuxième âge du fer et antiquité gallo-romaine

La légende

Un chanoine du XIIème siècle attribua la fondation de Tournai au roi romain Tarquin l’Ancien.

Les origines gauloises

Les découvertes archéologiques permettent de dire aujourd’hui que sur le sol de Tournai existait un habitat gaulois au moment de la conquête romaine (-58 à -52). Rappelons que les Gaulois Ménapiens étaient installés à l’ouest de l’Escaut et que les Nerviens se trouvaient à l’ouest du fleuve. On a trouvé des indices d’habitat gaulois de part et d’autre de l’Escaut, plus importants sur la rive gauche que sur l’autre. Il semble qu’on pouvait passer l’Escaut à gué, ce que faisait un chemin ancien. Les fouilles semblent indiquer que sur la rive gauche, on s’adonnait particulièrement à la meunerie (nombreuses meules trouvées), alors qu’à droite, les tanneurs y étaient nombreux.

Les origines romaines

Il ne semble pas exister sur le sol de Tournai de signes de romanisation avant la moitié du premier siècle de notre ère. L’empereur Claude (41-54) décida de conquérir la grande île de Bretagne (l’actuelle Grande Bretagne), restée celtique malgré une petite tentative de débarquement de la part de Jules César un siècle plus tôt. Il prépara minutieusement cette opération militaire. Il comptait partir du port de Boulogne-sur-Mer, point d’embarquement aménagé déjà par César et amélioré par Caligula. Il lui fallut pour cela amener dans cette ville des troupes, qui étaient en grande partie installées sur la frontière rhénane, du côté de Cologne, ainsi que toute la logistique nécessaire pour la réussite de l’entreprise.

Il parait donc logique que la chaussée reliant Bavay à Boulogne fut construite à cette époque. Partant de la capitale des Nerviens, où aboutissaient les chaussées venant de Cologne et de Reims (capitale de la Gaule Belgique), elle franchissait l’Escaut à Ponte Scaldis (Escaupont), près de Valenciennes. Connaissant le goût des Romains pour les trajets rectilignes, surtout en plaine ou sur plateau, cette chaussée n’aurait pas dû passer par Tournai, petit habitat gaulois.

Pourquoi le fait-elle ? On peut songer à la proximité de l’Escaut, ce qui permettait d’aménager un embarcadère pour le transport fluvial. Ceci n’était pas nécessaire vu que la chaussée traversait déjà le fleuve à Escaupont et qu’un vicus/relai y fut aménagé. La raison principale tient surtout au sous-sol des environs de Tournai : la pierre calcaire, propre à fabriquer de la chaux. On a d’ailleurs trouvé des vestiges de fours à chaud (jardin de l’évêché) et des preuves d’exploitation de carrières dès cette époque vers Antoing. On sait que cette pierre n’était pas utilisée que localement, mais qu’elle était aussi exportée, notamment à Thérouanne et au camp d’Oudenburg (près d’Ostende).

Cette chaussée venant de Bavay se prolongeait au-delà de Tournai vers Wervicq (autre vicus), vers Cassel (chef-lieu de la cité des Ménapiens, grand marché pour l’écoulement du sel marin) et de là rejoignait le port militaire de Boulogne.

L’empereur Claude aurait installé à Turnacum un camp militaire de passage (castrum). Une petite agglomération (vicus) s’y serait développée progressivement au Ier et au IIème siècles, habitée par des artisans et des commerçants. Un embarcadère (portus) y aurait été aménagé.

Jusqu’au milieu du premier siècle, les fouilles n’ont pas permis de mettre à jour plus que les indices d’un habitat traditionnel (maisons en torchis). La romanisation par la suite a favorisé l’édification de bâtiments avec des parties dures (hypocaustes, canalisations, toitures en tuiles, murs à enduits peints, …) à côté de l’habitat gaulois.

Le premier document authentique qui révèle l’existence de Tournai est la table de Peutinger : Turnaco. L’itinéraire d’Antonin (IIIème siècle) l’évoque aussi. Tongres et Tournai sont les deux seules villes romaines de l’actuel territoire belge, reprises dans la Notitia Galliarum (IIIème siècle). Une chaussée secondaire relia Arras (chef-lieu des Atrébates) à Tournai et se poursuivait vers le vicus d’Asse, au nord du territoire nervien, où elle rejoignait une chaussée qui allait de Bavay à Utrecht au nord. Les deux chaussées se croisaient près de la Grand-Place actuelle. Elles traversaient la ville en son centre (cardo et  decumanus), là où l’on édifia un forum. D’autres sources font plutôt mention d’une nécropole à cet endroit (Grand-Place). Peut-être s’agit-il de périodes différentes: forum jusqu’au milieu du IIIème siècle, nécropole après qu’on ait réduit la surface de la ville par une enceinte à la fin de ce siècle. Des voies secondaires s’en détachaient vers d’autres vicus : Renaix, Blicquy, Werviq et Courtrai.

La chaussée venant de Bavay (passant par Escaupont et Hollain) arrivait par les actuelles rues d’Esponoi et des Filles-Dieu. Elle traversait la Grand-Place actuelle (où se trouvait une borne miliaire) et se dirigeait vers les rues Saint-Jacques et de la Madeleine en direction de Wervicq. Elle croisait au sud de la Place celle qui arrivait d’Arras par l’actuelle rue Saint-Martin.

Avec le temps, Turnacum acquit un caractère urbain. Le site occupait un quadrilatère d’une superficie d’une douzaine d’hectares. Entre la Grand-Place et l’Escaut. C’est dans cet espace qu’ont été découverts la majorité des bâtiments d’époque, construits en pierre importée du bassin Parisien.

Sous le le Haut-Empire (jusqu’au milieu du IIIème siècle)

Tournai obtint le statut de municipe et fut dirigé par une curie. Elle continua à se développer, profitant de la paix (Pax romana) et de sa situation. On pense que la ville s’étendit sur une quarantaine d’hectares, principalement sur la rive gauche (ménapienne). Celle-ci était plus élevée et permettait d’éviter les crues du fleuve.  Il existait cependant un petit habitat nervien sur la rive droite (actuel quartier Saint-Brice).

On connait l’existence d’un aqueduc, de canalisations d’eau et d’égouts. Certaines maisons (domus) étaient plus cossues, munies d’hypocaustes et de décorations en marbre. Elles étaient situées aux environs de l’actuelle Place Saint-Pierre. Mais on ne connait pas la parure monumentale de la ville dans ces deux premiers siècles.

C’est dès cette époque que l’on a commencé à exploiter à proximité les carrières de pierres et de chaux. On s’adonnait aussi en ville au commerce du grain et de la laine. Il existait un embarcadère et un quartier commercial sur la rive droite au « Luchet d’Antoing ».

Le Troisième siècle

Dans la seconde partie du IIIème siècle, l’empire romain connut une crise profonde. Le pouvoir central romain était instable. L’économie périclitait. A partir de 253-254, les Francs déferlèrent au nord de la Gaule le long de la chaussée venant de Cologne, s’adonnant aux pillages et aux ravages. De l’autre côté, la mer au nord avait envahi une bonne partie du territoire (transgression marine), réduisant notamment le commerce du sel et ruinant Cassel. Une bonne partie du territoire au nord de l’axe routier Boulogne-Bavay-Cologne fut abandonné, faisant de celui-ci une frontière virtuelle que l’on fortifia face aux Germains toujours menaçant.

Paradoxalement, au contraire de nombreuses autres villes et agglomérations (Bavay, Cassel, Liberchies, …), Tournai, comme Cambrai, résista et en profita pour devenir une ville au sens strict. Cette transition entre le Haut et le Bas-Empire fut importante. Ceci est attesté par un plus grand nombre de sépultures (nécropole de la Rue Perdue) pour cette époque. Ce qui indique aussi une absence de discontinuité dans l’occupation au IIIème et IVème siècles. Quelques trésors monétaires furent retrouvés datant de 269/270, 273 et 281 (période de Tétricus et Postumus), signifiant qu’à certains moments la menace franque fut réelle.

A la fin du IIIème siècle, lors de la réorganisation de l’empire par l’empereur Dioclétien, Tournai devint capitale (caput civitatis) de la Cité des Ménapiens à la place de Cassel (dans la province de Belgique Seconde). Une première enceinte, construite en pierre, fut érigée pour se défendre des envahisseurs germaniques qui exerçaient continuellement une menace. On n’en connait pas la date exacte. Quelques vestiges persistent : un mur de courtine avec deux tours (rue de la Loucherie). Tournai reçut alors un rôle militaire défensif sur ce nœud routier, comme à Bavay et à Famars en Nervie. Il existait dans la ville un Procurator Gynaecii Tornacensis, atelier de tissage de la laine pour la confection de vêtements militaires.

Comme partout ailleurs dans l’empire, s’installa un déclin économique et commercial. Dans ces siècles difficiles, la taille de la cité s’était réduite à l’intérieur de l’enceinte, siège d’un castrum de 15 ha. Des bâtiments anciens furent arasés. Ce camp était de plan quadrangulaire. L’embarcadère fut reconstruit à l’intérieur des fortifications (près de l’actuel quai du Marché-aux-Poissons). En périphérie, on trouvait de nombreuses nécropoles (Grand-Place, rue de Monnel, abords de la Citadelle). Dans les sépultures de la rue Perdue, on a découvert de nombreuses petites bourses. La rive droite ne fut pas complètement abandonnée non plus au IVème siècle.

La christianisation
Saint-Piat (Seclin)

Il semble que c’est à l’époque du règne de Dioclétien (284-306) que commença la christianisation de la ville de Tournai par Saint Piat, un missionnaire venu de Benevento en Italie. Il aurait été envoyé par l’évêque de Rome (encore clandestin, car l’empereur avait déclenché de grandes persécutions contre les chrétiens) pour évangéliser la cité des Ménapiens. Il aurait œuvré à Tournai, Douai, Orchies et Seclin où il aurait converti des milliers de païens (selon des sources hagiographiques). Il fonda à Tournai une première communauté chrétienne, clandestine, car réprouvée par l’autorité impériale. Saint Piat finit décapité à Tournai en 286, victimes des persécutions. Il fut sanctifié et une église Saint-Piat lui fut dédiée plus tard. Il fut inhumé dans un sarcophage à Seclin.

Le IVème siècle

Dans la première moitié du IVème siècle (période de l’empereur Constantin qui proclama la tolérance vis-à-vis de la religion chrétienne en 313), on constata un renouveau architectural. De nombreuses fouilles dans le Quartier St-Pierre (cœur de la ville) permirent de mettre à jour un vaste édifice avec une porte principale monumentale (rôle public probable) et un vaste local de 32 x 24m. Des hypocaustes y étaient aménagés. On y retrouva un sou d’or de l’empereur Constant (342-343).

Dans le quartier cathédral sous le cloître, on a dégagé un édifice allongé monumental, quadrangulaire, avec une salle principale de 15x20m, chauffée par des canalisations. Sous la cathédrale actuelle, se trouvait un vaste édifice du début du IVème siècle qui comportait une longue galerie et plusieurs locaux, ainsi qu’un bassin faisant évoquer des thermes.

Une grande nécropole se trouvait sous l’actuelle Grand-Place/Rue Perdue (2,2ha). Son utilisation fut accrue jusqu’à la période valentinienne (IVème). Y dominent des tombes à inhumation (plus de 200). Y furent retrouvés un sarcophage en plomb avec des motifs dionysiaques et du mobilier (v.300), des cercueils en bois cloués avec des offrandes alimentaires et du mobilier personnel très limité (céramiques, verrerie – il semble que l’on produisait à Tournai à cette époque de la céramique en terre sigillée).

Dans la seconde partie du IVème siècle, fut élevé un édifice important sous la partie orientale de la cathédrale romane. Ce bâtiment connaîtra avec le temps plusieurs transformations, qui déboucheront sur une basilique paléochrétienne s’appuyant sur l’édifice ancien. Au départ, il s’agissait probablement d’une domus (riche maison particulière).

L’utilisation de la nécropole de la Rue Perdue se termina à la fin de ce siècle.  D’autres cimetières furent aménagés ailleurs avec un caractère différent jusqu’au Haut Moyen-Age. Ainsi la nécropole du parc de l’Hôtel de Ville, qui démontre une continuité d’occupation de la fin du IVème siècle jusqu’à la période mérovingienne. Y furent dégagés un mobilier de style germanique et des armes.

L’effondrement de l’empire romain d’occident

Lors des grandes invasions du début du Vème siècle, qui allaient précipiter la disparition de l’autorité impériale romaine en Gaule, ce furent les Vandales qui les premiers passèrent par Tournai dès 407. On dit que des habitants auraient été déportés en Germanie et que la ville fut saccagée. Ces Germains, dits “barbares”, continuèrent leur chemin vers le sud de la Gaule et l’Espagne.

Le royaume franc salien de Tournai (deuxième moitié du Vème siècle)

Les Francs Saliens étaient originaires d’une région au nord du Rhin (dans les Pays-Bas actuels). Une petite partie avaient déjà été installées en Toxandrie (Campine actuelle) par les Romains leur avaient cédé des territoires désertifiés à la fin du IVème siècle.

Après le passage des Vandales, il n’y avait plus aucune structure militaire efficace dans le nord de la Gaule, dévastée et dépeuplée (ce dernier phénomène était déjà visible dès la fin du IIIème siècle). Les Francs en profitèrent pour franchir le Rhin et venir s’installer. Militairement, ils étaient les plus forts. Ils avaient à leur tête des roitelets ou chefs de clan, certains plus puissants que d’autres. Le roi Clodion installa sa ou ses tribus dans la région. Lui-même s’installa à Tournai vers 430.

De l’autorité romaine précédente, il n’existait plus qu’un général, Aetius, qui maintenait autour de Soissons et Paris, un petit état romain, officiellement dépendant de Rome. Mais à Rome, il n’y avait plus d’empereur. Honorius, devant les invasions des Wisigoths, avait déplacé sa capitale à Ravenne et avait perdu toute autorité sur son empire occidental.

Clodion “le chevelu” (représentation tardive)

Clodion tenta d’agrandir son royaume. Il se heurta à Aetius et négocia avec lui un foedus, traité qui permettait aux Francs de s’installer et de vivre selon leurs coutumes. Il leur était juste demandé de défendre le nord de l’empire contre d’éventuelles nouvelles invasions. A cette époque, la menace des Huns d’Attila gagnait l’Europe occidentale.

En ce qui concerne la ville de Tournai, on constate une rupture nette dans la première moitié du Vème siècle. On abandonna les commodités symboliques de la romanité (bains, chauffage), peu usitées chez les Germains. Les nouvelles constructions se firent en bois et en torchis. Le quartier portuaire, utile pour le commerce fluvial et des déplacements vers le nord et le sud, continua à se développer durant le Vème siècle. L’artisanat reprit de l’ampleur. Au VIème siècle, on pratiquait la métallurgie du bronze dans des ateliers au cœur même de la ville. Puis se développèrent jusqu’au Xème siècle les artisanats de l’os, du bois de cerf, du verre, ainsi que la fabrication de bijoux.

Le grand bâtiment du Quartier St Pierre, évoqué plus haut, fut réaménagé pour des activités artisanales, notamment le travail de la chaux. Dans le quartier de la cathédrale, on construisit un grand édifice en opus africanum et on abandonna certaines zones du côté du cloître. Le bâtiment était assez vaste avec un portique. On y trouvait des entrepôts de grains avec un four à séchage de grains, ainsi que des bureaux administratifs.

A Clodion, succéda Mérovée qui fit bâtir un palais à Tournai, devenue ainsi capitale d’un royaume franc salien. Lui succéda son fils Childéric (451-481), dont on a retrouvé le tombeau et son trésor funéraire à Tournai. Tournai fut donc le berceau de la dynastie mérovingienne.

La première basilique paléochrétienne fut édifiée dans la seconde moitié du Vème siècle sur l’ancienne domus (supra) suite au don du propriétaire (selon la Vie d’Eleuthère, XIIème) qui aurait été un aïeul de celui-ci. La longueur est estimée à 30m. Par la suite, de nombreux réaménagements eurent lieu. La nécropole du quartier Saint-Brice date de cette époque. C’est là qu’on trouva le tombeau de Childéric.

Vint enfin Clovis (481-511), fils de Childéric. Personnage ambitieux, intelligent, charismatique, il n’eut de cesse de rétablir la Gaule dans toutes ses frontières (depuis le Rhin jusqu’aux Pyrénées) et d’unifier tous les royaumes romano-barbares qui avaient succédé au Vème siècle à la domination impériale romaine. Il le fit le plus souvent par la  guerre, aux dépens des autres royaumes francs (Ripuaires, Cambrai, …), des Alamans, des Wisigoths et de l’enclave romaine survivante du désastre des invasions. Clovis quitta Tournai, trop excentrée, pour installer sa capitale d’abord à Soissons, puis à Paris. Mais Tournai restera une résidence royale (Chilpéric I et Frédégonde, Clotaire II, rois de Neustrie).

Tournai, ville épiscopale

Pour avoir de l’autorité sur toute la Gaule, Clovis avait conservé une grande partie de l’administration romaine. Il collabora surtout avec les  évêques, qui étaient les garants de l’autorité dans les villes, anciennes capitales des cités.

La christianisation au Vème siècle avait gagné la plupart des villes romaines et principalement les chefs-lieux de cités. Les campagnes étaient restées païennes. Clovis, à l’origine païen, s’était fait baptiser dans la religion catholique romaine (et non arienne comme la plupart des autres peuples germains). Pour pouvoir compter sur le clergé, il avait favorisé la conversion de ses élites franques.  L’ancienne capitale de la Gaule Belgique, Reims, devint le siège d’un archevêché. C’est là que Clovis se fit baptiser par son évêque Remi. Des évêques s’installèrent à cette époque dans les quelques villes du nord de la Gaule : Arras, Cambrai, Noyon, Thérouanne, Laon, …

Saint-Eleuthère (vitrail)

C’est sous le règne de Clovis qu’Eleuthère devint le premier évêque de Tournai pour un diocèse qui équivalait à l’ancienne cité des Ménapiens, entre l’Escaut et la Mer du Nord. Eleuthère était né à Tournai dans une famille chrétienne vers 456. C’est Saint Remi de Reims qui le nomma évêque à Tournai en 486. La première cathédrale fut bâtie dans le dernier tiers du Vème siècle.

Les Tournaisiens d’alors étaient encore en majorité païens (l’enseignement de Saint Piat avait été perdu depuis longtemps). Dans un premier temps, ils réservèrent à leur nouveau prélat un accueil hostile. Sa prédication patiente et le baptême du roi favorisèrent les conversions. Tous ne furent pas convaincus et il semble que ce fut un sujet réfractaire qui le roua un jour de coups qui s’avérèrent mortels. C’était en 531.

A la mort de Clovis, en 511, son royaume fut partagé, selon la coutume franque entre ses fils. Clotaire I reçut la partie occidentale où se situait Tournai. Cette ville conserva son importance aux yeux des rois mérovingiens, notamment de Neustrie (royaume franc occidental). Chilpéric, vers 575, vint s’y réfugier, avec sa femme Frédégonde, lors de sa guerre avec son frère Sigebert d’Austrasie. Celui-ci fut tué à Vitry. Chilpéric, seul maître, conféra à l’évêque de Tournai la souveraineté temporelle sur la ville et ses privilèges féodaux (péages sur l’Escaut, impôts divers). L’évêque devenait ainsi comte-évêque de la ville et de sa région (pagus de Tournai ou Tournaisis).

Au VIème siècle, Tournai, grâce au trafic fluvial, maintint une certaine activité commerciale. La plupart des chaussées étaient alors dégradées. La rénovation par la reine Brunehaut n’est pas formellement attestée en Neustrie et n’est probablement qu’une légende de plus, d’autant qu’elle était reine d’Austrasie.  L’extension de la population est attestée par l’extension des nécropoles hors de la ville.

Au VIIème et au VIIIème siècles, la ville connut une période sombre pour laquelle on est peu informé,alors que cette période correspond ailleurs à une reprise des échanges commerciaux, un développement de l’artisanat (surtout la métallurgie à l’est du royaume) et la fondation de nombreuses abbayes. La ville garda son siège épiscopal et son administration comtale, mais l’évêque déménagea à Noyon en 626. Il administrera les deux villes et leurs diocèses jusqu’en 1146 à partir de ce siège.

Période franque carolingienne

A l’époque de Charlemagne, Tournai était toujours la seule ville du Hainaut actuel. Une reprise économique est documentée. Le commerce fluvial a repris de l’importance. Le portus de Tournai (comme celui de Valenciennes) y gagnèrent. La ville était florissante grâce à son port fluvial, sa batellerie, son commerce et ses clercs.

L’évêque vit ses privilèges limités à son enceinte propre. Il n’avait pas autorité sur le port fluvial et la cité, qui relevaient directement de Charlemagne, un monarque centralisateur. Son fils, Louis « le Pieux », y nomma, comme dans tous les pagi, un comte dès 817. Il s’agissait d’un fonctionnaire laïc, nommé, révocable, qui recevait une partie des bénéfices du fisc royal (propriétés) de la ville. Le pouvoir du comte garda de l’importance jusqu’à la fin du siècle, lorsque le pouvoir royal s’affaiblira. L’empereur organisa le clergé (chapitre de chanoines) de la cathédrale.

La taille de la ville s’agrandit avec de nouvelles constructions, de nouveaux quartiers hors des murs de la ville. Les enceintes romaines étaient toujours debout, mais en ruine. Puisque la période était calme, sans menace extérieure ni intérieure, il ne fut pas nécessaire de les restaurer.

La première abbaye, celle de St Martin, fut fondée au IXème siècle (emplacement de l’actuel hôtel de ville) par le moine Odon qui en fut le premier abbé.  Sous son impulsion, on y connut rapidement un niveau culturel très élevé, en cette période de renaissance culturelle carolingienne. La production littéraire y fut abondante, tant dans la retranscription de nombreux livres (vies de St Jérôme, St Grégoire le Grand, St Augustin, St Amboise, St Isidore de Séville, Bède, St Anselme), que dans l’écriture d’hagiographies (biographies de saints) et d’historiographies. Le moine Hériman fut le rédacteur des “Miracles de Notre-Dame de Laon”.

Ce qui reste de l’abbaye dans le parc de l’Hôtel de Ville
Le partage de l’empire

Au traité de Verdun de 843, lors du partage de l’empire entre les trois fils de Louis le Pieux, Tournai (la partie de la rive gauche, la ville réelle de l’époque) se retrouva dans le royaume de Francie Occidentale (à l’ouest de l’Escaut) du roi Charles II « le Chauve ». Les évêques et les comtes devinrent les vassaux de celui-ci. Le roi Charles céda de nouveau à l’évêque ses droits sur la cité. Si son pouvoir temporel ne s’exerçait que sur la ville (rive gauche), par contre son diocèse couvrait toute la Flandre, comté qui deviendra très riche, ce qui aura des répercussions positives sur la cathédrale. En 845, on reconstruit la cathédrale, en style carolingien.

Les invasions vikings

Les premières invasions normandes datèrent de 880. Les Vikings remontaient l’Escaut sur leurs drakkars, se livrant aux pillages, massacres et incendies de tout ce qui pouvait contenir de richesses. Les monastères et les villes souffrirent de ces faits. Les auteurs médiévaux ont, semble-t-il, exagéré la gravité de ces raids. Aujourd’hui, les historiens relativisent un peu les événements, car le déclin socio-économique qui suivit eut aussi d’autres causes, notamment politiques.

Au contraire de ce qui se passa en France, les Normands furent rejetés ici plus rapidement vers 890/892 grâce aux comtes de Flandre (Baudouin Ier “Bras de Fer”) et de Hainaut (Régnier Ier “au Long Col”).

le dixième siècle

Le roi Charles III « le Simple », en 898, autorisa de relever les anciens remparts.

A la même époque, il semble que la charge comtale disparut et que l’évêque obtint certains de ses droits sur le Tournaisis. L’évêque de Tournai était un vassal du roi de France, au même titre que son voisin, le comte  de Flandre. Le roi  concéda à la cité épiscopale de percevoir l’impôt et de battre monnaie.

A cette époque, le pouvoir royal de France était faible. Il s’agissait des derniers carolingiens et des premiers capétiens. Par contre, le comte de Flandre, leur vassal, était ambitieux. Le premier d’entre eux, Baudouin I dit « Bras de fer », nommé par Charles le Chauve, beau-fils de celui-ci, profitant de sa mission de combattre les Vikings, étendit les limites de son pagus au détriment de ses voisins. A l’origine, situé autour de Bruges, il s’étendit rapidement aux pagi voisins (Gand, Courtrai, …). Son fils, Baudouin II, s’implanta à Tournai en y installant une châtellenie à la porte de la cité, dans le quartier de la Bruille, sur la rive droite de l’Escaut… en territoire impérial (dépendant du roi de Germanie).

Cependant la ville resta une seigneurie aux mains de l’évêque. L’évêque résidait toujours à Noyon. C’était le chapitre cathédral qui exerçait le pouvoir dans la ville. En 910, tout le territoire tournaisien était sous la juridiction de l’échevinage Notre-Dame (banc de justice unique), dépendant de l’évêque. Le pape Jean XV en 998 confirma les avoirs et pouvoirs des évêques.

Le onzIème siècle

Ces évènements n’empêchèrent pas l’essor économique de la ville. La draperie et l’exploitation de la pierre de Tournai étaient les principales activités qui faisaient prospérer la ville. La population augmenta et la ville prit de l’expansion.

En 1064, on constata un regroupement corporatiste des “Hommes de Sainte Marie“, qui se nommèrent, après la béatification du fondateur de l’évêché, “Hommes de Ste Marie et de St Eleuthère”. Ils regroupaient les francs hommes (libres) et les serfs émancipés, qui vivaient du commerce et de l’artisanat. Contre le paiement d’un cens (impôt), ils bénéficiaient de la protection de l’évêque.

Celui-ci était élu par le Chapitre, puis sacré par l’Archevêque de Reims. Il recevait du Roi de France son pouvoir temporel sur la ville. La ville de Tournai était ainsi entièrement soustraite des deux puissants comtés voisins, Hainaut et Flandre.  Quant au Quartier Saint Brice (sur la rive droite), qui se développera plus tard, il passera aussi sous l’autorité des évêques.

Cependant le commerçant tournaisien, contrairement à son homologue flamand voisin, se vit refuser les  privilèges urbains, l’évêque restant très conservateur dans ses prérogatives. Les Hommes de Sainte Marie n’avaient pas réellement de statut corporatif avec de véritables franchises. Quelques émeutes s’en suivirent, comme en 1010.

Tournai, port fluvial et noeud routier entre Bavai, Arras, Boulogne et Courtrai, avait tout pour se développer économiquement. Elle était le passage obligé entre les villes de Flandre et les foires de Champagne. Les pèlerinages à St Eleuthère activaient le commerce. De nombreux serfs de la campagne affluaient, attirés par le besoin de main d’oeuvre, créé par l’arrivée de nombreux marchands et artisans. Le servage disparut progressivement de la ville. La prospérité permit de nombreuses constructions:

  • la Cathédrale Notre-Dame (dès 1105) en style roman
  • une dizaine d’églises
  • de nombreuses maisons bourgeoises en pierre (plus de 200, en style roman)
  • la seconde enceinte.
Plan des enceintes des XIème et XIIIème siècles (d’après http://abibobu.e-monsite.com/pages/tournai/enceinte-gallo-romaine.html )

Le chapitre de la cathédrale fonda une école qui enseignait la théologie et la dialectique.

En 1090, une épidémie de peste survint. Elle s’acheva après que l’évêque Radbod II eut organisé une procession qui depuis lors se perpétue annuellement.

Divers artisanats et industries se développèrent, à côté de la draperie et de l’exploitation des carrières: la sculpture, l’orfèvrerie, les fours à chaux. Dès 1114, une foire d’automne fut organisée pour concurrencer celles de Champagne. Tournai devint un point de rencontres entre Flamands et Champenois.

Le douzième siècle – naissance de la commune de Tournai

Soumis à des dîmes et des taxes, les Tournaisiens entamèrent un long combat pour se libérer du pouvoir seigneurial de l’évêque et s’ériger en commune. La “Charité Saint Christophe“, au départ guilde marchande, acquit des compétences militaires (milices)  pour protéger les caravanes marchandes. Elle assurait aussi le guet, l’entretien et la garde des remparts, ainsi que celle du beffroi. L’évêché et le chapitre s’inquiétèrent de cette montée en puissance des bourgeois. La guilde réclamait de plus en plus de pouvoirs politiques et judiciaires. En 1140 (ou 1147), l’évêché dut bien consentir à l’établissement d’un corps de jurés. Ce fut la vraie naissance de la commune de Tournai.

En 1146, Tournai devint un diocèse au sens strict (alors que depuis 626, elle était associée à Noyon). Son évêque y résidait désormais continuellement. Une véritable cour épiscopale s’y installa, très dépensière, mais cela donnait plus d’éclat à la vie urbaine. Le quartier abbatial de Saint Martin se développa.  Tournai était devenue une sorte de république autonome. Un peu comme les villes italiennes de l’époque, comme Florence et Sienne.

En 1175, la Charité Saint Christophe (guilde des drapiers) affilia son port fluvial à La Grande Hanse de Londres.

La cathédrale romane fut consacrée en 1176.

Entre-temps, la royauté française avait retrouvé de l’autorité. En 1187, le roi Philippe Auguste, vint visiter Tournai. C’était un centralisateur qui s’était donné pour mission de restaurer le royaume de France, tel que l’avait reçu Charles le Chauve en 843, royaume qui s’était délité dans les premiers temps de la féodalité. Il exigea et obtint que l’évêque Evrard d’Avesnes lui remette les pouvoirs. C’était la fin de la seigneurie ecclésiastique. Il fit alors mettre par écrit les usages et les franchises, jusqu’ici coutumières. Ce fut la première charte. Elle suivait de loin celles de Flandre, mais c’est la seconde ville de l’actuel Hainaut (dont elle ne faisait pas partie alors) à obtenir une charte et à avoir un véritable statut communal, après Valenciennes.

La commune de Tournai devenait vassale directe du roi de France et pouvait s’administrer elle-même selon ses intérêts, sans l’intermédiaire d’un représentant royal. La ville était administrée par quatre consistoires, formant « les Consaux »:

  • celui des jurés (trente, dont deux prévôts), exerçant la justice, y compris criminelle
  • celui des échevins (quatorze ; sept sur la rive gauche, sept sur la rive droite), nommés à vie par les Hommes de Sainte-Marie (eux-mêmes propriétaires fonciers), administrant la commune, édictant les ordonnances relatives au commerce et à l’industrie, faisant fonction de notaires
  • celui des eswardeurs
  • celui des mayeurs

Les Consaux siégeaient à la Halle des Consaux (disparue). Tournai créa des compagnies militaires, qui furent obligées de participer aux campagnes royales (300 soldats).

Cette charte en inspira d’autres dans la région. La ville obtint le droit de posséder une cloche. Ce fut l’origine du beffroi, le plus vieux de Belgique.

A côté des « Hommes de Sainte Marie », propriétaires fonciers, on trouvait les marchands aisés, regroupés dans la “Charité St Christophe”. Les deux groupes se partageaient le banc des jurés. Les artisans et les petits commerçants n’avaient que des droits civils d’hommes libres, mais ils étaient privés de droit politique.  Quant aux ouvriers (tisserands, foulons, teinturiers,…), ils formaient le prolétariat, mal payé et relégué dans les faubourgs de la cité (hors les murs).

Les convoitises extérieures

En 1197, le comte Baudouin IX de Flandre et VI de Hainaut (celui qui deviendra empereur latin de Constantinople en 1204) mit le siège devant la ville. Il s’était allié au roi d’Angleterre, Jean-sans-Terre, face à celui de France, Philippe-Auguste, qui refusait de rendre des terres à la Flandre. Le siège échoua. Une trêve ramena la paix et quoique Tournai se fut rangée aux côtés du roi Philippe-Auguste, Baudouin IX, devenu empereur à Constantinople, lui fit de grandes largesses. La ville pût obtenir une châsse fabriquée par l’orfèvre mosan Nicolas de Verdun.

Le beau-fils de Baudouin IX, époux de sa fille Jeanne, Ferrand de Portugal, en lutte contre Philippe Auguste, s’empara de Tournai en 1213 avec l’aide de l’empereur, Otton de Brunswick. Les coalisés (Angleterre, Empire, Flandre et Hainaut) furent battus à la bataille de Bouvines en 1214 et Ferrand fut fait prisonnier.

Le treizième siècle

Cette période troublée n’empêcha pas la ville de continuer à prospérer, sa population de croître, ses bourgeois d’acheter des terres, notamment sur la rive droite.

Les draps s’exportaient jusqu’à Gênes et Venise. On construisit une halle aux draps (1228) qui devint vite trop petite. On en construisit une seconde.

Une véritable école de sculpture et d’architecture naquit qui influencera toute la vallée de l’Escaut, et même le monde occidental. C’est à ce moment que fut construit le Pont des Trous. La vie intellectuelle y était riche (école littéraire, école de philosophie). L’orfèvrerie était renommée (Châsse de St Eleuthère). La dinanderie tournaisienne rivalisait avec sa consoeur mosane. De grandes joutes y étaient données.

Mais le fossé s’élargissait entre les classes sociales. Le petit peuple devait se débrouiller comme il le pouvait. Les artisans se répartissaient en trois sortes d’associations:

  •  l’alliance des métiers (corporations)
  •  la confrérie (pour la solidarité)
  •  l'”assaulée de pui” (sorte de chambre de rhétorique et de poésie).

Les patriciens voyaient d’un mauvais œil les associations des artisans. En 1280, ils tentèrent de les faire interdire par les Consuls de la ville. Une insurrection s’ensuivit. Elle fut matée et de nombreux artisans furent déportés vers Paris. Cette première révolte était celle du petit peuple contre la grande bourgeoisie (et non pas contre le clergé ou le seigneur-évêque).

Le quatorzième siècle

En 1302, les compagnons tisserands soutinrent clandestinement ceux de Lille et de Gand. On devenait comme là-bas antifrançais. Une nouvelle émeute fut sévèrement réprimée en 1307.

En 1313, le roi de France Philippe IV le Bel envahit le Tournaisis, s’empara de la châtellenie et des droits de justice des échevins. En 1328, son neveu, Philippe V de Valois, monta sur le trône. Il supportait mal ces effervescences bourgeoises et ouvrières. Il obtint en 1332 du Parlement de Paris un arrêt qui brisa ces mouvements. La couronne récupéra la justice et supprima les droits et privilèges aux dépens des prévôts et des échevins.

La Guerre de Cent Ans commença. Entre Anglais et Français. Tournai était française. Les Anglais du roi Edouard III, aidés par les villes flamandes (les milices de Jacques Van Artevelde) et par le Comte de Hainaut, vinrent assiéger Tournai en juillet 1340. Tournai se défendit bien et les alliés durent lever le siège en septembre. Philippe de Valois récompensa les Tournaisiens pour leur vaillance et rétablit les droits qu’il avait retirés en 1332. Tournai récupéra tous les droits du châtelain, de l’avoué et de l’évêque. Les bourgeois se réapproprièrent l’échevinage. Ils votèrent des maltôtes (impôt sur la bière et le vin) et des gabelles (impôt sur le sel) à prélever sur le petit peuple, ses productions et son commerce.

En 1365, les métiers se rassemblèrent et se révoltèrent à nouveau. Ils furent calmés par l’évêque. Les corporations furent restaurées et les bannières rendues aux divers métiers. Elles réorganisèrent la milice de guet et envoyèrent des membres représentatifs au gouvernement de la cité.

Cela ne dura que 16 mois, le Roi de France supprimant de nouveau les acquis en 1367 et restaurant de nouveaux impôts. D’émeutes en révoltes, les libertés communales furent finalement rétablies. Une nouvelle constitution donna tous les pouvoirs à l’aristocratie urbaine.

Ce XIVème fut donc un siècle de déclin. Luttes sociales, guerre de Cent Ans, pestes et famines en furent les facteurs causaux.

Le quinzième siècle

Le XVème connut une reprise économique et artistique. Des sculpteurs (Jacques de la Croix, Pierre Polait, Maître Gilibert, …), des peintres (Roger Campin, Rogier de la Pasture et Jacquelotte Daret), des tapissiers de haute-lisse (Pasquier Grenier), des fondeurs de laiton firent la gloire de Tournai. Dans le domaine de la tapisserie, Tournai avait supplanté celle d’Arras.

Mais les évêques restaient les  maîtres de la ville et se comportaient toujours en grands féodaux. Ils poursuivaient aussi les hérétiques. L’évêque Jean de Thoisy s’opposa aux revendications bourgeoises, telles que celles qui demandaient à commercer avec la Bourgogne, ennemie de la France. L’évêque prit parti pour les Armagnacs contre les Bourguignons, dans la lutte qui opposait ces deux factions autour du trône royal. Il fut ici soutenu par les métiers. C’est ainsi que ceux-ci parvinrent, en 1424, à attirer l’attention du roi et à ré-obtenir privilèges et bannières, au grand dam de l’évêque. Plus forts, ils participèrent au gouvernement de la ville. On créa pour eux un collège des doyens et sous-doyens des métiers.

Tournai resta fidèle au roi de France, alors que celui-ci était bien mal en point dans la première moitié du siècle, face aux Anglais qui occupaient une grande partie de leur pays, y compris Paris, et face à la puissance montante des ducs de Bourgogne (devenus comtes de Flandre et de Hainaut). Deux partis s’opposaient dans la ville. Les patriciens voulaient avant tout préserver leurs intérêts commerciaux et ne pas heurter les ducs de Bourgogne qui étaient maîtres de tous les territoires autour du Tournaisis (Flandre, Hainaut, Artois). Quant aux métiers, ils restaient fidèles au roi Charles VII de France.

A l’époque de Charles le Téméraire,  les Tournaisiens prêtèrent serment à leur suzerain français, Louis XI. Ce qui entraîna la colère du premier qui bloqua tout commerce entre ses états et la cité épiscopale. Celle-ci en pâtit durement. Louis XI fut reçu somptueusement à Tournai en 1464 et accorda de nouveaux droits à la commune.

Lorsque le Téméraire mourut en 1477, sa fille Marie de Bourgogne demanda aux Tournaisiens de se montrer neutres dans le conflit franco-bourguignon. Louis XI plaça une garnison française dans la ville, alors qu’il saccageait le Hainaut et l’Artois.

Le commerce s’en ressentit et Tournai fut à nouveau économiquement affaiblie.

Le seizième siècle

Période anglaise (1513-1519)

En 1512, lorsque les Pays Bas de la régente Marguerite d’Autriche optèrent pour la Sainte Ligue (Empire de Maximilien, Aragon de Ferdinand, Angleterre d’Henri VIII et Papauté de Léon X) contre les Français de Louis XII qui s’attaquait à l’Italie, Tournai chercha à rester neutre.

Le roi Henri VIII d’Angleterre cherchait à en découdre avec les Français. Il vint, aidé par Maximilien d’Autriche, prendre Tournai, mal défendue. Il y installa son chapelain Wolsey.  Henri VIII fit lui-même son entrée solennelle dans la ville le 25 septembre 1513. Il y laissa une forte garnison. Il y fit édifier une citadelle (détruite en 1669-1688 par Vauban) et des fortifications dont la tour Henri VIII actuelle est un vestige. Cette période anglaise dura de 1513 à 1519.

Période espagnole (1522-1713)

En 1519, le roi de France, François I, racheta Tournai aux Anglais. Mais son ennemi, Charles Quint, devenu empereur de Germanie et roi d’Espagne, vint assiéger et s’emparer de la ville en décembre 1521. Il l’annexa à ses Pays Bas par un décret du 15 février 1522.

Tournai perdit ses privilèges urbains, notamment les collèges des eswardeurs et des doyens des métiers. Le souverain des Pays-Bas (donc déjà comte de Flandre, de Hainaut, d’Artois, duc de Brabant, …) devenait aussi seigneur de Tournai (et comte du Tournaisis). Sur le plan judiciaire, Tournai dépendit du Conseil du comté de Flandre.

Pour le reste, les Tournaisiens pouvaient voter leurs subsides. Ils avaient leurs propres Etats (parlements) qui envoyaient des députés aux Etats Généraux des Pays-Bas (Dix-Sept Provinces, soit une entité séparée de l’empire et de la France et dépendant de la couronne d’Espagne). Tout ceci fut officialisé par la Pragmatique Sanction de 1549.

Les troubles religieux

Ce fut une période de déclin économique, aggravée dans la seconde moitié du siècle par les troubles religieux. La Réforme atteignit Tournai comme toutes les autres villes d’Europe du nord. Elle y fut bien accueillie sous sa forme calviniste.

En 1559, la réorganisation des diocèses, par le roi Philippe II et le Pape, enleva à celui de Tournai Bruges et Gand qui devinrent eux-mêmes diocèses. Tous étaient sous l’obédience du nouvel archevêché de Cambrai.

En 1566, les églises furent victimes de la vague iconoclaste répandue par les Calvinistes dans tous les Pays-Bas. Le gouverneur des Pays-Bas envoya à Tournai Philippe de Montmorency, comte de Hornes, pour rétablir l’ordre. Jugé trop peu zélé, il fut remplacé par Philippe de Noircames, grand bailli de Hainaut, beaucoup plus enclin à la répression violente. 152 protestants furent exécutés. Beaucoup d’autres choisirent l’exil.

Ce qui n’empêcha pas les Calvinistes tournaisiens d’y prendre le pouvoir de la ville en 1567. Les troubles se perpétuèrent pendant une dizaine d’années.

Fatigués des exactions des troupes espagnoles, de l’autoritarisme du nouveau gouverneur, le duc d’Albe,  et exaspérés de la lourdeur des impôts, les autorités des Pays-Bas signèrent la « Pacification de Gand » en 1576. Tournai y adhéra.

En 1579, les provinces du sud des Pays-Bas, en grande partie catholiques, surtout dans les campagnes, adhérèrent à « l’Union d’Arras » alors que les provinces du nord créèrent l’Union d’Utrecht.

Le nouveau gouverneur, Alexandre Farnèse, en profita en 1581 pour reprendre Tournai. La ville opposa une forte résistance, menée par Christine de Lalaing (photo de sa statue).  Puis la situation s’apaisa, grâce à la diplomatie de Farnèse. Ce qui n’empêcha pas un nouvel exil d’une partie, restée protestante, de la population active de la ville. Tournai, comme toutes les autres villes, en sortit ruinée.

Heureusement le gouvernement des archiducs Albert et Isabelle permettra la reprise de l’économie.

Le dix-septième siècle

La première moitié de ce siècle bénéficia de la paix qui profita aux affaires.

Plan de 1649

Il n’en alla plus de même lorsque Louis XIV, partisan de repousser les frontières de son royaume jusqu’au Rhin (comme dans l’ancienne Gaule), tira profit de toutes les occasions qui se présentèrent pour envahir les Pays-Bas Espagnols, assez mal défendus.

Après un siège de deux jours, l’armée française s’empara de la ville le 21 juin 1667. Louis XIV y fit construire une nouvelle citadelle et la ville fut entourée de bastions. On rectifia les berges de l’Escaut, ce qui entraîna la modification du système des ponts. Nombre  de maisons furent reconstruites.

Plan après les transformations pas Vauban

Malgré le Traité de Nimègue de 1678 qui rendait aux Pays-Bas une partie du territoire envahi, Tournai resta française, ainsi que Lille, Valenciennes et Cambrai.

Ce fut malgré tout une période de prospérité, d’autant plus que Louis XIV y fit installer le Parlement des Flandres.

Le dix-huitième siècle

Puis vint la Guerre de Succession d’Espagne, avec une nouvelle intervention de Louis XIV dans les Pays-Bas. Ce qui entraîna une coalition internationale pour le repousser. L’Anglais Marlborough et l’Autrichien Eugène de Savoie vinrent mettre le siège devant la ville en 1709. Les Français capitulèrent au bout de deux mois. Ils perdirent d’autres batailles, dont celle de Malplaquet.

La France était épuisée et ruinée, ce qui amena le Traité d’Utrecht de 1713. Les Pays-Bas devinrent autrichiens. Tournai y fut rattachée. Les Hollandais, suivant le Traité de la Barrière, purent installer des garnisons dans plusieurs villes, dont Tournai et Mons.

Tournai redevint une petite ville provinciale, privée des débouchés français.

Lors de la Guerre de Succession d’Autriche (1740-1748), les Français de Louis XV, commandés par le maréchal de Saxe, vinrent encercler la ville en 1745, tout en allant combattre à Fontenoy où ils furent victorieux le 11 mai. Quatre jours après, la ville tombait. Le roi de France fit son entrée dans la ville.

En 1748, le Traité d’Aix-la-Chapelle l’obligea à restituer ses conquêtes.

Durant le règne de l’impératrice Marie-Thérèse, Tournai connut une reprise économique, grâce à ses boutonneries, ses filatures et sa porcelaine. Les grands axes routiers furent pavés pour favoriser le commerce d’exportation. Une manufacture de porcelaine venait d’être créée en 1750 qui rivalisa avec celle de Sèvres.

Tout cela s’accompagna d’une poussée démographique.

Lorsque Joseph II succéda à sa mère, il vint visiter Tournai. Il se lança dans des réformes qui lui aliénèrent les populations, encore très conservatrices, des Pays-Bas. Ici, il fit démanteler les fortifications de la citadelle de Louis XIV, il fit fermer deux couvents, et entreprit des réformes administratives et judiciaires qui indisposèrent.

En 1789, Tournai figurait parmi les quelques villes qui, à l’instar de la France, se rebellèrent contre l’ancien régime (autrichien). Sous l’empereur Léopold II, la situation s’apaisa.

Période Française (1792/1794-1814)

Début novembre 1792, après la défaite de Jemappes, les Autrichiens évacuèrent Tournai. Les révolutionnaires français tentèrent de se concilier la population en faisant savoir par une proclamation que l’occupation serait supportée par les ordres privilégiés.

Des Tournaisiens favorables à la Révolution fondèrent un club des «Amis de la Liberté et de l’Égalité». Une «Administration provisoire» se substitua aux Consaux à la tête de la ville. Ses membres se conduisirent avec modération.  L’aigle impérial autrichien qui surmontait le beffroi en avait été descendu le 20 novembre et remplacé par le bonnet phrygien, symbole de la révolution.

Après que l’Assemblée Nationale eut rendu le 15 décembre 1792 à Paris un décret supprimant toutes les autorités, institutions, impôts et coutumes de l’Ancien Régime, les administrateurs provisoires de Tournai émirent une protestation.

La nouvelle administration fut nommée par des commissaires nationaux envoyés de Paris. Le 1 mars 1793, l’assemblée se prononça pour la réunion à la France.  La Convention, à Paris, décréta le 23 mars que Tournai et le Tournaisis feraient désormais partie intégrante du territoire de la République Française.

Mais suite à la défaite française de Neerwinden, les Français quittèrent la ville où les Autrichiens rentrèrent le 31 mars 1793. Ces derniers rétablirent aussitôt l’ancienne magistrature.

Les Français revinrent quelques mois plus tard et restèrent les maîtres de la ville jusqu’en 1814. Ils supprimèrent le Tournaisis, qui fut alors rattaché au département de Jemmappes (plus tard à la province du Hainaut). Le Concordat napoléonien de 1801 étendit les frontières du diocèse de Tournai à tout le département.

Le XVIIIème siècle vit à nouveau se développer la tapisserie et l’industrie de cuivre et du laiton, ainsi que la fondation de la manufacture royale et impériale de porcelaine et de tapis. Ces industries disparaîtront au cours du XIXème.

Répartition des pouvoirs pendant la période contemporaine (à partir de 1830)
  • Etat: Belgique
  • Province: Hainaut
  • Arrondissement administratif et judiciaire : Tournai (chef-lieu)
  • Canton: Tournai

En août 1914, Tournai fut défendue par des soldats français qui eurent à subir de lourdes pertes le 24 août. Puis ce fut quatre ans d’occupation, avec ses déportations, ses réquisitions et ses privations. La ville fut libérée le 8 novembre 1918.

Tournai aura encore à souffrir des bombardements de 1940. On reconstruira ensuite dans le même style, après la guerre. L’Escaut fut réaménagé en 1945.

Patrimoine

La cathédrale Notre-Dame

Le premier édifice de l’évêque fut édifié sous l’épiscopat d’Eleuthère vers 531 sur un site gallo-romain occupé aux IVème et Vème siècles. Il devait avoir la forme des basiliques quadrangulaires romaines. Ce bâtiment fut modifié au IXème siècle dans le style carolingien, accompagné d’un « groupe épiscopal » avec le palais de l’évêque, un baptistère et une seconde basilique consacrée à Saint-Etienne. Ce bâtiment aurait été détruit par les Vikings en 881.

Plus tard, on reconstruisit une cathédrale en style roman scaldien (proche du style anglo-normand) qui fut consacrée en 1171. Si le chœur a disparu aujourd’hui, il en reste la nef principale, le transept et le cloître du chapitre.

Vingt ans plus tard, en 1198, on voûta en style gothique le chœur et le transept. Quelques années plus tard, il fut décidé de tout reconstruire en gothique. Si le chœur fut achevé en 1255, le reste ne suivit pas, hormis quelques chapelles (Saint-Louis et Saint-Sacrement, à la fin du XIIIème) et un remaniement de la façade par un vaste porche (début du XIVème).

Par contre, dans les siècles suivants, la décoration intérieure sera soignée.

La cathédrale aura à subir les dommages des iconoclastes calvinistes en 1556, des révolutionnaires en 1792 et 1794, ainsi que des bombardements allemands en 1940. C’est le poids des ans qui oblige à ce que ce noble bâtiment soit quasi continuellement soumis à des réparations depuis des décennies.

Le siège épiscopal. Du bâtiment roman du XIIème, il ne reste que peu de témoignages. Les réaménagements furent multiples par la suite. La tourelle date de 1643.

Eglise Saint-Quentin, initialement construite au IXème. Il en reste la nef romane du  XIIème, ainsi que la tour et le transept. Le chœur est du XIIIème.

Eglise Saint-Jacques. Construite en un style de transition romano-gothique, dont il reste la nef du XIIIème. Le chœur est du XIVème.

Eglise Sainte-Marguerite, construite au XIVème. Un incendie en 1733 détruisit une grande partie. Il reste la tour médiévale. Le reste a été reconstruit.

Eglise Saint-Brice. Conserve sa nef romane du XIIème et son chœur du XIIIème.

Abbaye Saint-Martin. Construite au XIème. Il en reste le porche. Le reste a été détruit à la Révolution.

Le beffroi a été commencé en 1187. Un des plus anciens d’Europe.

La halle au drap encore présente à Tournai date de 1610-1612.

Il existe de rares vestiges de l’enceinte du XIème siècle (le Fort Rouge, tour Saint-Georges).

La Tour Henri VIII est du début du XVIème siècle.

La ville possède encore quelques maisons anciennes, depuis le XIIIème. Elles sont nombreuses pour les XVIIème et XVIIIème siècles.

Bibliographie

Tournai. Ancien et Moderne. Par A.F.I. Bozière, 1864

L’occupation du sol à Tournai et dans le Tournaisis du Ier au Vème siècle de notre ère, Marcel Amand, Revue belge de Philologie et d’Histoire, 1955

Tournai, ville d’art et d’histoire, Fabrique de l’église cathédrale de Tournai, 1995

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